CLÉOPÂTRE, CHARMION
CLÉOPÂTRE
Je Taime; mais l'éclat d'une si belle flamme, Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme; Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur Ce qu'il doit au vaincu, brCdant pour le vainqueur. Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop haule Pour soufirir seulement le soupçon d'une faute; Et je le traiterais avec indignité Si j*aspirais à lui par une lâcheté.
CHARMION
Quoi! vous aimez César! et, si vous étiez crue,
292 POMPÉE
L'Egypte pour Pompée armerait à sa vue , En prendrait la défense, et par un prompt secours Du destin de Pharsale arrêterait le cours ! L*amour certes sur vous a bien peu de puissance!
CLÉOPATRE
Les princes ont cela de leur haute naissance :
Leur âme dans leur sang prend des impressions
Qui dessous leur vertu rangent leurs passions.
Leur générosité soumet tout à leur gloire :
Tout est illustre en eux, quand ils daignent se croire;
Et si le peuple y voit quelques dérèglements,
G*est quand Tavis d*autrui corrompt leurs sentiments.
Ce malheur de Pompée achève la ruine.
Le roi Teût secouru, mais Photin l'assassine :
Il croit cette âmô basse, et se montre sans foi;
Hais, s'il croyait la sienne, il agirait en roi.
GHARMION.
Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie...
CLÉOPATRE
Je lui garde une flamme exempte d'infamie , Un cœur digne de lui.
CHARMION
Vous possédez le sien ?
CLÉOPATRE
Je crois le posséder.
CHARMION
Hais le savez-vous bien?
CLÉOPATRE
Apprends qu'une princesse aimant sa renommée , . Quand elle dit qu'elle aime , est sûre d'être aimée , Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris N'oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris. Notre séjour à Rome enflamma son courage : Là j'eus de son amour le premier témoignage; Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers. Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit, et l'amour l'accompagne : Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux; Et de la même main dont il quitte l'épée,