ACTE III, SCÈNE V
Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince
Qui doit à mon époux son trône et sa province?
César, de ta victoire écoute moins le bruit;
Elle n'est que l'efTet du malheur qui me suit ;
Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse;
Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce ;
Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti
A chassé tous les dieux du plus juste parti.
Heureuse en mes malheurs , si ce triste hyménée ,
Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée!
Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison
D'un astre envenimé l'invincible poison !
Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine.
Je te l'ai déjà dit. César, je suis Romaine :
Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien,
De peur de s'oublier, ne te demande rien.
Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble, ou s'humilie,
Souviens-toi seulement que je suis Comélie.
CÉSAR
0 d*un illustre époux noble et digne moitié , Dont le courage étonne , et le sort fait pitié ! Certes , vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être ; Et Ton juge aisément, au cœur que vous portez, Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée , Le sang des Scipions protecteur de nos dieux, Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux ; Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux , Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N* eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare , Ni mieux aimé tenter une incertaine foi, Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi ; Qu*il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons , dissipé ses alarmes ; Et qu'enfin , m'attendant sans plus se défier, * n m'eût donné moyen de me justifier I
312 POMPÉE
Alors , foulant aux pieds la discorde et l'envie ,
Je l'eusse conjuré de se donner la vie,
D'oublier ma victoire , et d'aimer un rival
Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal :
J'eusse alors regagné son âme satisfaite,
Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite;
n eût fait à son tour, en me rendant son cœur,
Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.
Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,
Le sort a dérobé cette allégresse au monde ,
César s'efTorcera de s'acquitter vers vous
De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux.
Prenez donc en ces lieux liberté tout entière :
Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière ,
Afin d'être témoin comme, après nos débats.
Je chéris sa mémoire et venge son trépas.
Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie
De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie.
Je vous laisse à vous-même , et vous quitte un moment.
Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement;
Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine.
C'est-à-dire, un peu plus qu'on n'honore la reine.
Commandez, et chacun aura soin d'obéir.
0 ciel! que de vertus vous me faites haïr!