SCÈNE VI CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE
ACHORÉE
Un grand peuple. Seigneur, dont cette cour est pleine. Par des cris redoublés demande à voir la reine. Et, tout impatient, déjà se plaint aux cieux Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux.
CÉSAR
Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire :
SS4 POMPÉE
Princesse, allons par là commencer votre empire.
Fasse le juste ciel , propice à mes désirs»
Que ces longs cris de joie étoufiient vos soupirs.
Et puissent ne laisser dedans yotre pensée
Que l'image des traits dont mon Ame est blessée I
Cependant qu*à l'enTi ma suite et votre cour
Préparent pour demain la pompe d*un beau jour,
Où, dans un digne emploi Tune et Tautre occupée,
Couronne Cléopfttreet m*apaise Pompée,
Élève à Tune un trône, à l'autre des autels.
Et jure à tous les deux des respects immortels.
A bien considérer cette pièce, je ne crois pas quMl y «i ait sar le théâtre ou l'histoire soit plos conservée et plus falsifiée tout ensemble. Elle est si eonnue , que je n'ai osé en changer les événements ; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Comélie, qui semble 8*y offrir d'elle* mémef puisque, ims la vérité historique, elle était dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en Egypte, qu'elle le vit des* cendre dans la barque- où il fut assassiné à ses yeux par Septime , et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Ptolomée. Cest ce qui m*a donné occasion de feindre qu'on l'atteignit, et qu'elle fut ramenée devant César, bien que Thistoire n'en parle point. La diversité des lieox où les choses se sont passées , et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique , m'ont réduit à cette falsification pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pelusium , qu'on appelle aujourd'hui Damiette , et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur, et ne lui fit remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieu particulier est , comme dans Polyeucte^ un grand vestibule oonunun à tous les appartements du palais royal; et cette unité n'a rien que de vraisemblable , pourvu qu'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième, et le quatrième acte, y ont leur justesse manifeste; il y peut avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Cléopâtre ouvre Tun , et Comélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut faire sortir : l'une , pour apprendre pins tôt des nouvelles de la mort de Pompée, ou par Acborée , qu'elle a envoyé en être témoin , ou par le premier qui entrera dans ce vestibule ; et l'autre, pour en savoir du combat de César et des Romains eontre Ptolomée et les Égyptiens , pour empêcher que ce héros
n'en aille donner à Cléopâtre avant qu*à elle, et pour obtenir de lai d'autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que , comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine , et qu'elle peut douter qu*au retour de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première , et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien a l'autre.
Pour le temps , il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, puisque Plutarqtie rap« porte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie , Cléopâtre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Egypte, cette princesse et le roi son frère avaient chacun leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre, et n'avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César , dans ses Commentaires , ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fût présentée quand il arriva : c'est Plutarque et Lucain qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne lui font présenter cette tête que par un des ministres du roi , nommé Théodote, et non pas par le roi même , comme je l'ai fait.
Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poème , qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne laisse pas d'en être , en quelque sorte , le principal acteur , puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre , par cette raison que les événements y ont une telle d^>endance l'un de l'autre , que la tragédie n'aurait pas été complète , si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais finir. C'est à ce dessein que , dès le premier acte , je fais connaître la venue de César , à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux ; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur lâche et cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée, afin qu'il pût agir , et que , portant le titre de roi , il tâchât d'en soutenir le caractère. Bien que les historiens et le poète Lucain rappellent communément r ex puer , le roi enfant ^ il ne l'était pas à un tel point qu'il ne fût en état d'épouser sa sœur Cléopâtre, comme l'avait ordonné son père. Hirtius dit qu'il était puer jam adulfa xtate; et Lucain appelle Cléopâtre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par apostrophe :
Incêita iceptrit euture tororit;
soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux , soit à cause qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la fit épouser à son jeune frère, qu'il rétablit dans le trône : d'où l'on peut
tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des deux frères était en âge de se marier quand César partit d*Égypte , Talné en était capable quand il y arriva , puisqu'il n*y tarda pas plus d*un an.
Le caractère de Qéopâtre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses plaisirs , et que Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit meretrix regina , et fasse dire ailleurs à l'eunuque Pbotin , qui gouvernait sous le nom de son frère Ptolomée :
Quêm non $ iioMf ertAU CUopaira noeenttm, A guo eaita fnit ?
je trouve qu'à bien examiner l'histoire , elle n'avait que de l'ambition sans amour , et que , par politique , elle se servait des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela paraît visible , en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde , César et Antoine; et qu'après la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artiCce pour engager Auguste dans la même passion qu'ils avaient eue pour elle , et fit voir par là qu'elle ne s'était attachée qu'à la haute puissance d'Antoine, et non pas à sa personne.
Pour le style , il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens , et ce sont , sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aie faits. La gloire n en est pas toute à moi ; j'ai traduit de Lucain tout ce que j'y ai trouvé de propre à mon sujet; et comme je n'ai point fait de scrupule d'enridiir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez lui , j'ai tâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il m'a fallu y joindre du mien sentît son génie , et ne fût pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait.
J'ai parlé, en l'examen de Polyeucte, de ce que je trouve à dure en la confidence que fait Cléopâtre à Charmion , au second acte .
Il ne me reste qu'un mot touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort belles : en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait et les personnes qui les écoutent ont l'esprit assez tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte, qui est à mon gré la plus magnifique, a été accusée de n'être pas reçue par une personne digne de la recevoir : mais bien que Charmion qui l'écoute ne soit qu'une domestique de Cléopâtre, qu'on peut toutefois
prendre pour sa dame d*hoimeiir , étant envoyée exprès par celte reine pour réeoater, elle tient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la risite de César dans sa chambre sans aller au-devant de lui. D'ailleurs Cléopâtre eût rompu tout le reste de ce troisième acte , si elle s'y fût montrée ; et il m'a falli la cacher par adresse de théfttre « et trouver pomr cela dans Faction un préteite qui fût glorieux pour elle, et qui ne laissât point paraître le secret de l'art qui m'obligeait à Tempécher de se produire.
COMÉDIE EN CINQ ACTES
PERSONNAGES
G E R 0 NT E y père de Dorante.
DORANTE , fils de Géronte.
ÂLCIPPE , ami de Dorante, et amant de Glarice. PHILISTE, ami de Dorante et d'Alcippe.
C LA R I C E , maîtresse d'Alcippe.
LUCRECE, amie de Glarice.
ISABELLE, sniTante de Glarice.
SABINE y femme de chambre de Lucrèce.
CLITON , yalet de Dorante.
L Y CAS, yalet d'Alcippe.
La scène est à Paris.