‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 366 sur 594 · ACTE ly, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE ly, SCÈNE III

Ou si vous présumez être déjà mon roif

ANTIOCHUS

Je tâche avec respect à tous faire connaître Les forces d*un amour que tous avez fait naître.

CLÉOPATRE

Moi! j'aurais allumé cet insolent amour!

ANTIOCHOS.

Et quel autre prétexte a fait notre retour?

Nous avez-vous mandés qu*afin qu*un droit d*ainesse

Donnât à Fun de nous le trône et la princesse?

Tous avez bien fait plus ; vous nous Favez fait voir,

Et c'était par vos mains nous mettre en son pouvoir.

Qui de nous deux. Madame, eût osé s*en défendre,

Quand vous nous ordonniez à tous deux d*y prétendre?

Si sa beauté dès lors n*eût allumé nos feux ,

Le devoir auprès d'elle eût attaché nos vœux ;

Le désir de régner eût fait la même chose;

Et, dans l'ordre des lois que la paix nous impose.

Nous devions aspirer à sa possession

Par amour, par devoir, ou par ambition.

Nous avons donc aimé , nous avons cru vous plaire :

Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un frère ;

Et cette crainte enfin cédant à l'amitié,

J'implore pour tous deux un moment de pitié.

Avon&-nous dû prévoir cette haine cachée,

Que la foi des traités n'avait point arrachée?

CLÉOPATRE

Non ; mais vous avez dû garder le souvenir

Des hontes que pour vous j'avais su prévenir,

Et de l'indigne état où votre Rodogune

Sans moi, sans mon courage, eût mis votre fortune.

Je croyais que vos cœurs, sensibles à ces coups.

En sauraient conserver un généreux courroux ;

Et je le retenais avec ma douceur feinte ,

Afin que, grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentiment

Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse, sollicite,

Je commande, menace; et rien ne vous irrite.

Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser,

N'a point de quoi vous faire un moment balancer;

Vous ne considérez ni lui ni mon injure; L*ainour étoufie en vous la voix de la nature ; Et je pourrais aimer des fils dénaturés !

ANTIOCHUS

La nature et Tamour ont leurs droits séparés; L'un n*ôte point à l'autre une âme qu'il possède.

CLÉOPATnE.

Non , non ; où l'amour règne il faut que l'autre cède.

ANTIOCHUS

Leurs channes à nos cœurs sont également doux. Nous périrons tous deux, s'il faut périr pour vous; Mais aussi...

CLÉOPATRE

Poursuivez, fils ingrat et rebelle.

ANTIOCHUS

Nous périrons tous deux , s'il faut périr pour elle.

Périssez! périssez! votre rébellion

Mérite plus d'horreur que de compassion ;

Mes yeux sauront le voir sans verser une larme,

Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme *

Et je triompherai , voyant périr mes fils ,

De ses adorateurs et de mes ennemis.

ANTIOCHUS

Eh bien! triomphez-en, que rien ne vous retienne-

Votre main tremble-t-eUe? y voulez-vous la mienne ^

Madame, commandez, je suis prêt d'obéir;

Je percerai ce cœur qui vous ose trahir :

Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire,

Et noyer dans mon sang toute votre colère.

Mais si la dureté de votre aversion

Nomme encor notre amour une rébellion.

Du moins souvenez-vous qu'elle n'a pris pour armes

Que de faibles soupirs et d'impuissantes larmes.

CLÉOPATRE

Âh ! que n'a-t-elle pris et la flamme et le fer! Que bien plus aisément j'en saurais triompher ! Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence ; Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance ! Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs; Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs.

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