‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 381 sur 594 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

Suivons aveuglément ma triste destinée ;

Pour m'exposer à tout achevons Thyménée.

Cher frère , c'est pour moi le chemin du trépas :

La main qui t'a percé ne m'épargnera pas;

Je cherche à le rejoindre , et non à m'en défendre ,

Et lui yeux bien donner tout lieu de me surprendre :

Heureux si sa fureur qui me prive de toi

Se fait bientôt connaître en achevant sur moi ,

Et si du ciel trop lent à la réduire en poudre ,

Son crime redoublé peut arracher la foudre l

Donnez-moi...

RODOGUNE, Tempèchant de prendre la coupe.

Quoi! Seigneur!

ANTIOCHUS

Vous m'arrêtez en vain :

Donnez.

Ah ! gardez-vous de Tune et l'autre main ! Cette coupe est suspecte, elle vient de la reine; Craignez de toutes deux quelque secrète haine.

GLÉOPATRE.

Qui m'épargnait tantôt ose enfin m'accuser!

De toutes deux, Madame, il doit tout refuser. Je n'accuse personne , et vous tiens innocente ; Hais il en faut sur l'heure une preuve évidente : Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois. On ne peut craindre trop pour le salut des rois. Donnez donc cette preuve ; et , pour toute réplique , Faites faire un essai par quelque domestique.

GLÉOPATRE , pnenant la coupe.

Je le ferai moi-même. Eh bien ! redoutez-vous Quelque sinistre eflet encor de mon courroux? J*ai souffert cet outrage avecque patience.

ANTIOCHUSy prenant la eonpe des mains de Qéopitre , aprè* ^Q*elle a bu.

Pardonnez-lui , Madame , un peu de défiance : ' Comme vous l'accusez, elle fait son effort A rejeter sur vous l'horreur de cette mort; Et, soit amour pour moi, soit adresse pour elle, Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle. Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis,

Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abime d*ennuis, Attendant qu'en plein jour ces Térités paraissent. J'en laisse la vengeance aux dieux qui les connaissent, Et vais, sans plus tarder...

Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troubles, et furieux.

Cette affreuse sueur qui court sur son visage. Cette gorge qui s'enfle. Ah ! bons dieux ! quelle rage ! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr.

ANTIOCHUS , rendant 1a coupe à Laonice.

N'importe, elle est ma mère, il faut la secourir.

Va , tu me veux en vain rappeler à la vie ;

Ma haine est trop fidèle , et m'a trop bien servie :

Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;

C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi ;

Mais j'ai cette douceur dedans cette disgrâce,

De ne point voir régner ma rivale en ma place.

Règne ; de crime en crime enfin te voilà roi.

Je t'ai défait d'un père , et d'un frère , et de moi :

Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes ,

Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes !

Puissiez-vous ne trouver dedans votre union

Qu'horreur, que jalousie, et que confusion!

Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,

Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !

ANTIOCHUS

Ah ! vivez pour changer cette haine en amouri

CLÉOPATRE

Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs. Laonice, Si tu veux m'obliger par un dernier service. Après les vains efforts de mes inimitiés, Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs pieds»

( Elle B*en ra, et Laonice lui aide à marcher. ) ORONTE.

Dans les justes rigueurs d'un sort si déplorable, Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable ; Il vous a préservé, sur le point de périr, Du danger le plus grand que vous pussiez courir;

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