‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 380 sur 594 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

Puî&-je vivre et traîner cette gêne étemelle, Confondre Finnocente avec la criminelle , Vivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m'alarmerf Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer? Vivre avec ce tourment, c'est mourir à toute heure. Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure, Et que mon déplaisir, par un coup généreux, Épargne un parricide à Tune de vous deux.

GLÉOPATRE.

Puisque le même jour que ma main vous couronne Je perds un de mes fils, et l'autre me soupçonne; Qu'au milieu de mes pleurs , qu'il devrait essuyer, Son peu d'amour me force à me justifier; Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère Qu'en la traitant d'égal avec une étrangère , Je vous dirai. Seigneur (car ce n'est plus à moi A nommer autrement et mon juge et mon roi); Que vous voyez l'effet de cette vieille haine Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine, Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir. Et que j'avais raison de vouloir prévenir. Elle a soif de mon sang , elle a voulu l'épandre : J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre; Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux.

(A Rodognne.)

Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous, Madame; mais, 6 dieux! quelle rage est la vôtre! Quand je vous donne un fils vous assassinez l'autre , Et m'enviez soudain l'unique et faible appui Qu'une mère opprimée eût pu trouver en lui ! Quand vous m'accablerez , où sera mon refuge ? Si je m'en plains au roi, vous possédez mon juge; Et s'il m'ose écouter, peut-être, hélas! en vain n voudra se garder de cette même main. Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie ; J'ai recherché leur gloire, et vous leur infamie; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez. Votre abord en ces lieux les eût déshérités. C'est à lui maintenant, en cette concurrence, A régler ses soupçons sur cette dilférence, A voir de qui des deux il doit se défier,

Si vous n'avez un charme à vous justifier.

RODOGUNE, àCIéopâtre.

Je me défendrai mal : l'innocence étonnée

Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée;

Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand ,

Qui l'en veut accuser sans peine la surprend.

Je ne m'étonne point de voir que votre haine,

Pour me faire coupable , a quitté Timagène.

Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi,

Son récit s'est trouvé digne de votre foi.

Vous l'accusiez pourtant, quand votre âme alarmée

Craignait qu'en expirant ce fils vous eût nommée :

Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux,

Vous avez pris soudain le crime entre nous deux.

Certes, si vous voulez passer pour véritable

Que Tune de nous deux de sa mort soit coupable ,

Je veux bien par respect ne vous imputer rien :

Mais votre bras au crime est plus fait que le mien;

Et qui sur un époux fit son apprentissage

A bien pu sur un fils achever son ouvrage.

Je ne dénirai point, puisque vous les savez,

De justes sentiments dans mon âme élevés :

Vous demandiez mon sang ; j'ai demandé le vôtre :

Le roi sait quels motifs ont poussé Tune et l'autre ;

Comme par sa prudence il a tout adouci ,

Il vous connaît peut-êti*e , et me connaît aussi.

(A Antiochus.)

Seigneur, c'est un moyen de vous être bien chère, Que, pour don nuptial, vous immoler un frère : On fait plus ; on m'impute un coup si plein d'horreur, Pour me faire un passage à vous percer le cœur.

( A Cléopàtre. )

OÙ fuirais-jc de vous après tant de furie,

Madame? et que ferait toute votre Syrie,

Où , seule et sans appui contre vos attentats.

Je verrais...? Mais, Seigneur, vous ne m'écoutez pas!

ANTIOCHUS

Non , je n'écoute rien ; et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère : Assassinez un fils, massacrez un époux, Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous.

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