‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 442 sur 594 · DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE · texte numérisé non relu

DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE

Monsieur,

Voici un poème d'une espèce nouvelle , et qui n*a point d'exemple chez les anciens. Vous connaissez Tbumeur de nos Français; ils aiment la nouveauté; et je hasarde non tam meliora quam nova, sur Tespérance de les mieux divertir. C'était l'humeur des Grecs dès le temps d'Eschyle , apud quos :

lUeeebrii erat et grata novUale moraniuë Sptetalor,

Et, si je ne me trompe , c'était aussi celle des Romains :

Nec mtntflitfifvi meruerê iecui , veitigia grœêa

A%ui Aeierere..,

Vet qui pratexlas , vel qui docuerê togmlai.

Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût su£Q au bonhomme Plante, qui n'y cherchait point d'autre finesse : parce qu'il y a des dieux et des rois dans son Amphitryon , il .veut que c'en soit une , et parce qu'il y a des valets qui bouâbnnent , il veut que ce soit aussi une comédie , et lui donne l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir. Mais c'est trop déférer aux personnages , et considérer trop peu l'action. Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la tragédie, où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci , et les effets qu'elle doit produire , sans parler aucunement de ceux-là : et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restremt cette sorte de poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avait que la fortune des rois

et des princes qui fût capable d'une action telle que ce grand maître de Part nous prescrit. Cependant , quand il examine luinoiéme les qualités nécessaires au héros de la tragédie , il ne touche point du tout à sa naissance , et ne s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mceurs. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon; il le demande persécuté par quelqu'un de ses plus proches ; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver : et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer , à moins qu'ils aient accablé quelqu'une de ces grandes têtes , et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la iragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire , ils ne seraient pas croyables sans son autori'é, qui agit avec empire, et semble commander de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas , quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter ; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase , qui n'était qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que l'assassinat d'Agamenmon par sa femme , ou lavengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère; quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas :

Et tragieut pUrumquê doUt iermonê pedetîrù

Je dirai plus, Monsieur : la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte , et cela est de ses parties essentielles , puisqu'il entre dans sa définition. Or, s'il est vrai que ce dernier sentiment ne s'excite en nous par sa représentation que quand nous \ oyons souffrir nos semblables, et que leurs infortunes nous, en font appréhender de pareilles , n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourrait être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébudierde leurs trônes les plus grands monarques , avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous son mes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice; ce qui ne se rencontre pas toujours ? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement , et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres , quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité , permettez-moi de conclure, à simili^ que nous pouvons faire une comédie ent e des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée- Et certes, après avoir lit^ans Aristote que la tragédie est une imitation des actions, et non pas des hommes , je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la coméd'e , et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions , sans aucun égard aux personnages , qu'on

doit déterminer de quelle espèce est un poème dramatique. Voilà , Monsieur , bien du discours, dont il n'était pas besoin pour vous attirer à mon parti , et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis ; mais comme j'en fais confidence au public , j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière Je continuerai donc, s'il vous plaît , et lui dirai que Don Sanche est une véritable comédie, quoique les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne , puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucune risque. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui , et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur l'incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qu'il est véritablement , quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la reine ; et quand même elle s'achèverait par la perte de sa vie, la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses :

Je plaindrais un amant qni souf rirait mes pconea;

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleurs ne préparent aucun effet tragique ; on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende : il est découvert pour fils d'un pécheur; mais , en cet état même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habillait de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs ; celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté , qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive , mais cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur , et se peut ranger inter communia uiriusque dramaiis, aussi bien que la reconnaissance qui fait le dénoû* ment de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit; elle n'esi pas pour lui, elle est pour nous; et se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous £ait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie , si nous ne voulons nous conteuter de la définition qu'en donne Averroés * qui l'appelle simplement un art

* Gommentateor d^Aristote. U rirait au xu» ùède.

Û63 A MONSIEUR DE ZUTLICHEM.

de louer. En œ cas, nous ne lui pourrons dénier œ titre sans nous afeuglcr volontairement , et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits , qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurais mauvaise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connais que sur la foi d'une traduction latine; et, puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article, au Heu de retendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom fius relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aie hésité quelque temps, sur ce que je n'y voyais rien qui pât émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu'ici tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru qu'il était aussi de son essence, et je serais encore dans ce scrupule , si je n'en avais été guéri par votre Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que moven rUum non constUuit comœdiam , sedplebU aucnpium est^ et abustu. Après l'autorité d'un si grand homme, je serais coupable de chercher d'autres raisons , et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épithète de héroïque, pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages, qui pourrait sembler profanée par la bassesse d'un titre que jamais on n'a appliqué si haut. Mais, après tout. Monsieur, ce n'est qu'un intérim, jusqu*à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû l'intituler. Je ne vousTadresse que pour vous l'abandonner entièrement : et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé, ils peuvent le faire voir à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l'airét que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec intpatience, pour m'affermir dans mes premières pensées , ou les rejeter comme de mauvaises tentations : elles flotteront jusque-là ; et si vous ne me pouvez accorder la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté, vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m'dteriez toutes les deux , je m'» consolerais fort aisément , parce que je suis très-assuré que vous ne m'en sauriez ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse; c'est oelie d*éire tc»ute ma vie« Monsieur, votre très^humble et très-obéissant serviteur,

COEHBIL&S.

A^IGUMENT

Don Feroand , roi d'Aragon , chassé de ses États par la révolte de D. Game d'Ayala , comte de Fuensalida , n*avait pl«s sous son obéissance qoe la ville de Gatalaîud et le territoire des environs , lorsque la reine D. Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nommé D. Sancbe. Ce déplorable prince , craignant qe^il ne demeurât exposé am fureurs de ce rebelle , le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son confident , afin de le faire nourrir seorètement. Ce cavalier , trouvant dans le village de Bubierça la femme d'un pécheur non* veliement accouchée d'un enfant mort, lui donna celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il était; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feraient Grand lorsqu'elle leur ferait présenter par lui un petit écrin , qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme était pour lors à la guerre, si bien que, revenant au bout d'un an , il prit aisément cet enfant pour sien , et l'éleva comme s'il en eût été le père. La reine ne put jamais savoir du roi où il avait fait porter son fils ; et tout ce qu'elle en tira , après beaucoup de prières , ce fut qu'elle le reoonnattrait un jour, quand on lui présenterait cet écrin où il avait mis leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque : mais , voyant qu'elle continuait toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il ttait mort. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois on quatre ans , ayant toujours quelque nouveau désavan* tage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue , laissant ses affaires désespérées , et la reine grosse , à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et se réfugier en Castille : elle exécuta ses ordres , et y accoucha d'une fille nommée D. Elvire, qu'elle y éleva jusqu'à l'âge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche , qui se croyait fils d'un pécheur , dès qu'il en eut atteint seize , se dérobe de ses parents , et se jette dans les armées du roi de Castille , qui avait de grandes guerres contre les Maures ; et , de peur d'être connu pour ce qu'il pensait être , il quitte le nom de Sanche qu'on lui avait laissé, et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse , à qui il sauve la vie en un jour de bataille : mais comme ce monarque était près de le récompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre chose que les

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