ACTE II, SCÈNE II
C'est votre seul avis, non leur sang que je veux; Et c*est m*entendre mal que vous armer contre eux. N*auriez-vous point pensé que , si ce grand courage Vous pouvait sur tous trois donner quelque avantage , On dirait que l'État, me cherchant un époux, N'en aurait pu trouver de comparable à vous? Ah! si je vous croyais si vain, si téméraire...
CARLOS
Madame , arrêtez là votre juste colère :
Je suis assez coupable, et n*ai que trop osé.
Sans choisir pour me perdre un crime supposé.
Je ne me défends point des sentiments d'estime
Que vos moindres sujets auraient pour vous sans crime.
Lorsque je vois en vous les célestes accords
Des grâces de l'esprit et des beautés du corps ,
Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie,
Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie ;
Je puis contre le ciel en secret murmurer
De n'être pas né roi, pour pouvoir espérer;
Et, les yeux éblouis de cet éclat suprême,
Baisser soudain la vue , et rentrer en moi-même :
Hais que je laisse aller d'ambitieux soupirs ,
Un ridicule espoir, de criminels désirs!...
Je vous aime. Madame, et vous estime en reine;
Et quand j'aurais des feux dignes de votre haine ,
Si votre âme, sensible à ces indignes feux.
Se pouvait oublier jusqu'à souffrir mes vœux;
Si, par quelque malheur que je ne puis comprendre.
Du trône jusqu'à moi je la voyais descendre.
Commençant aussitôt à vous moins estimer ,
Je cesserais sans doute aussi de vous aimer.
L'amour que j'ai poiur vous est tout à votre gloire :
Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire;
Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir
Que l'heur d'en foire voir le plus digne, et mourir;
Et tiendrais mon destin assez digne d'envie.
S'il le faisait connaître aux dépens de ma vie.
Serait-ce à vos faveurs répondre pleinement
Que hasarder ce choix à mon seul jugement?
Il vous doit un époux, à la CastiUe un maître;
Je puis en mal juger, je puis les mal connaître.
Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos États; Mais du moins, si le sort des armes journalières En laisse par ma mort de mau\aises lumières. Elle m'en ôtera la honte et le regret ; Et même, si votre âme en aime un en secret. Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre. Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre, Reprocher à Carlos , par de muets soupirs , Qu'il est Tunique auteur de tous vos déplaisirs.
D. ISABELLE
Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme, Marquis; je puis aimer, puisque enfin je suis femme; Mais , si j'aime , c'est mal me faire votre cour Qu'exposer au trépas l'objet de mon amour; Et toute votre ardeur se serait modérée A m'avoir dans ce doute assez considérée : Je le veux éclaircir, et vous mieux éclairer. Afin de vous apprendre à me. considérer. Je ne le cèle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime; Mais Famour de l'État, plus fort que de moi-môme, Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux, Le plus digne héros de régner en ces lieux : Et, craignant que mes feux osassent me séduire, J's^i voulu m'en remettre à vous pour m'en instruire. Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour Perde le trône et moi, sans perdre encor le jour; Et mon cœur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes, Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.
CARLOS
Ah ! si le ciel tantôt me daignait inspirer En quel heureux amant je vous dois révérer. Que par une facile et soudaine victoire...
D. ISABELLE
Ne pensez qu'à défendre et vous et votre gloire. Quel qu'il soit, les respects qui l'auraient épargné Lui donneraient un prix qu'il aurait mal gagné; Et céder à mes feux plutôt qu'à son mérite Ne serait que me rendre au juge que j'évite. Je n'abuserai point du pouvoir absolu Pour défendre un combat entre vous résolu;