‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 5 sur 594 · VIII VIE DE P. CORNEILLE · texte numérisé non relu

VIII VIE DE P. CORNEILLE

loin. Ainsi , dans Perihariie^ une reine consent à épouser un tyran qu'elle déteste, pourvu qu*il égorge un fils unique qu'elle a, et que^ par cette action, il se rende aussi odieux qu'elle souhaite qu'il le soit. 11 est aisé de voir que ce sentiment, au lieu d'être noble, n'est que dur; et il ne faut pas trouver mauvais que le public ne Tait pas goûté.

Après Pertharite, M. Corneille, rebuté du théâtre, entreprit la traduction en vers de V Imitation de Jésus-Christ. Il y fut porté par des Pères jésuites de ses amis , par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie, et peut-être aussi par l'activité de son génie, qui ne pouvait demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès prodigieux , et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant^ si j'ose en parler avec une liberté que je ne devrais peut-être pas me permettre, je ne trouve point dans la traduction de M. Corneille le plus grand charme de V Imitation de Jésus-Christ y \q veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers qui était naturelle à M. Corneille ; et je crois même qu'absolument la forme des vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque V Évangile n'en vient pas, n'irait pas droit au cœur comme il fait ; et ne s'en saisirait pas avec tant de force, s'il n'avait un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup.

Il se passa six ans pendant lesquels il ne parut de M. Corneille que Y Imitation en vers. Mais enfin, sollicité par M. Fouquet, qui négocia en surintendant des finances , et peut-être encore plus poussé par son penchant naturel, il se rengagea au théâtre. M. le surintendant, pour lui faciliter ce retour, et lui ôter toutes les excuses que lui aurait pu fournir la difficulté de trouver des sujets, lui en proposa trois. Celui qu'il prit fut Œdipe; M. Corneille son frère prit Camma^ qui était le second. Je ne sais quel fut le troisième.

La réconciliation de M. Corneille et du tliéâtre fut heureuse : Œdipe réussit fort bien. .

La Toison d^or fut faite ensuite à l'occasion du mariage du roi; et c'est la plus belle pièce à machines que nous ayons. Les machines, qui sont ordinairement étrangères à. la pièce, deviennent, par l'art du poète, nécessaires à celle-là; et surtout le prologue doit servir de modèle aux prologues à la moderne^ qui

VIE DE P. CORNEILLE. ix

sont faits pour exposer; non pas le sujet de la pièce, mais roccasion pour laquelle elle a été faite.

Ensuite parurent Sertorius et Sophonisbe. Dans la première de ces deux pièces , la grandeur romaine éclate avec toute sa pompe; et Tidée qu'on pourrait se former de la conversation de deux grands hommes qui ont de grands intérêts à démêler est encore surpassée par la scène de Pompée et Sertorius. Il semble que M. Corneille ait eu des mémoires particuliers sur les Romains. SopAonUbe avait déjà été traitée par Mairet avec beaucoup de succès, et M. Corneille avoue qu'il se trouvait bien hardi d'oser la traiter de nouveau. Si Mairet avait joui de cet aveu, il en aurait été fort glorieux, même étant vaincu.

D &ut croire qa'Agésilas est de M. Corneille, puisque son nom y est, et qu'il y a une scène d'Agésilas et de Lysander qui ne pourrait pas facilement être d'un autre.

Après AgésiUu vint Othon , ouvrage où Tacite est mis en œuvre par le grand Corneille, et où se sont unis deux génies si ^ sublimes. M. Corneille y a peint la corruption de la cour des empereurs du même pinceau dont il avait peint les vertus de la république.

£n ce temps-là , des pièces d'un caractère fort différent des siennes parurent avec éclat sur le théâtre. Elles étaient pleines de tendresse et de sentiments aimables. Si elles n'allaient pas jusqu'aux beautés sublimes, elles étaient bien éloignées de tomber dans des défauts choquants. Une élévation qui n'était pas du premier degré , beaucoup d'amour, un style très-agréable et d'une él^ance qui ne se démentait point, une infinité de traits vifs et naturels, un jeune auteur : voilà ce qu'il fallait aux femmes, dont le jugement a tant d'autorité au Théâtre-Français. Aussi furent-elles charmées; et Corneille ne fut plus chez elles que le vieux Corneille. J'en excepte quelques femmes qui valaient des hommes.

Le goût du siècle se tourna donc entièrement du côté d'un genre de tendresse moins noble, et dont le modèle se retrouvait plus aisément dans la plupart des cœurs. Mais M. Corneille dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût. Peut-être croira-t-on que son âge ne lui permettait pas d'en avoir. Ce soupçon serait très-légitime, si Ton ne voyait ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où, étant à l'ombre du nom d'au-

Page 1