PRUSIAS, ARSINOÉ, ARASPE
PRUSIAS
Faites venir le prince , Araspe.
(Araspe rentre.)
Et vous , Madame , Retenez des soupirs dont vous me percez l'âme. Quel besoin d*accabler mon cœur de vos douleurs, Quand vous y pouvez tout sans le secours des pleurs? Quel besoin que ces pleurs prennent votre défense? Douté-je de son crime , ou de votre innocence ? Et reconnaissez-vous que tout ce qu'il m'a dit Par quelque impression ébranle mon esprit?
ARSINOÉ
Ah ! Seigneur, est-il rien qui répare l'injure Que fait à l'innocence un moment d'imposture? Et peut-on voir mensonge assez tôt avorté Pour rendre à la vertu toute sa pureté? 11 en reste toujours quelque indigne mémoire Qui porte une souillure à la plus haute gloire. Combien en votre cour est-il de médisants ! Combien le prince a-t-il d'aveugles partisans , Qui , sachant une fois qu'on m'a calomniée , Croiront que votre amour m'a seul justiQée ! Et, si la moindre tache en demeure à mon nom, Si le moindre du peuple en conserve un soupçon , Suis-je digne de vous? et de telles alarmes Touchent-elles trop peu pour mériter mes larmes?
PRUSIAS
Ah ! c'est trop de scrupule , et trop mal présumer D'un mari qui vous aime , et qui vous doit aimer. La gloire est plus solide après la calomnie,
666 MCOMËDE.
Et brille d'autant mieux qu'elle s'en vit ternie. Mais voici Nicomède, et je veux qu'aujourd'hui...
PRDSIAS, ARSINOÉ, NICOMÈDE, ARASPE, cardes.
ARSINOÉ
Grâce, grâce, Seigneur, à notre unique appui! Grâce à tant de lauriers en sa main si fertiles! Grâce à ce conquérant, à ce preneur de villes! Grâce...
NICOMËDB.
De quoi, Madame? est-ce d'avoir conquis Trois sceptres que ma perte expose à votre fils; D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie, Que même votre Rome en a pris jalousie; D'avoir trop soutenu la majesté des rois. Trop rempli votre cour du bruit de mes exploits. Trop du grand Annibal pratiqué les maximes? S'il faut grâce pour moi , choisissez de mes crimes ; Les voilà tous. Madame; et si vous y joignez D'avoir cru des méchants par quelque autre gagnés , D'avoir une âme ouverte, une franchise entière, Qui dans leur artifice a manqué de lumière , C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour Qu'au milieu d'une armée , et loin de votre cour, Qui n'a que la vertu de son intelligence. Et, vivant sans remords, marche sans défiance*
ARSINOÉ
Je m'en dédis. Seigneur; il n'est point criminel. S'il m'a voulu noircir d'un opprobre éternel. Il n'a fait qu'obéir à la haine ordinaire Qu'imprime à ses pareils le nom de belle-mère. De cette aversion son cœur préoccupé M'impute tous les traits dont il se sent frappé. Que son maître Annibal, malgré la foi publique. S'abandonne aux fureurs d'une terreur panique; Que ce vieillard confie et gloire et liberté Plutôt au désespoir qu'à l'hospitalité; Ces terreurs, ces fureurs, sont de mon artifice.