ACTE V, SCÈNE IX
S*il ne vous reçoit pas pour généreux ami.
PRUSIAS
Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices; Préparons à demain de justes sacrifices; Et demandons aux dieux» nos dignes souverains , Pour comble de bonheur l'amitié des Romains.
FIN DE NICOMÈDB.
EXAMEN DE NIGOMÈDE
Voici une pièce d*une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j*ai mise sur le théâtre ; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans 8*écarter un peu du grand chemin , et se mettre au hasard de s*égarer. La tendresse et les passions , qui doivent être Tâme des tragédies , n'ont aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule , et regarde son malheur d*un œil si dédaigneux , qu'il u*en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique , et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse , qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.
L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paraître en ce haut degré est tirée du trente-quatrième livre de Just'm. J'ai ôté de ma scène l'horreur de sa catastrophe', où le fils fait assassiner son père qui lui en avait voulu faire autant , et n'ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice , reine d'Arménie , afin que l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage aux Romains , et leur fit prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle db la mort d* Annibal , qui arriva un peu auparavant chez ce même roi , et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. Peu ai &it Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les IVomains ; et , prenant Toccasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ùi chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devait donner de la jalousie. J'ai fait que, pour gagner l'esprit de la reine , qui , suivant l'ordinaire des secondes femmes , avait tout pouvoir sur celui de son vieux mari , il lui ramène un de ses fils , que mon auteur m'apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets; car d'un côté il obtient la perte d' Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse, et de l'autre il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de
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son père, m*oiit donné jour *à d'autres artifices pour le ûiire tomber dans les embûches que sa belle^mère lui avait préparées ; et pour la fin, je rai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité , et que les uns rendant ee qu*ils doivent à la vertu , et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre et une conclusion assez agréable.
La représ^tation n*en a point déplu, et ee ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors , et comme ils agissaient impérieux sèment avec les rois leurs alliés; leurs maximes pour les eippédier de s'accroître , et les soins qu'ils prenaient de traverser leur grandeur quand elle commençait à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius à qui j'oppose un' prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et qui brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie , en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses infortunes : mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs , qui n'excite que l'admiration dans Tâme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre a.t nous ordonne d'y prçduire par la représentation de leurs malheurs. Il en fait naître toutefois quelqu'une, mais elle ne va pas jusqu'à tirer des larmes : son effet se borne à mettre les auditeurs dans les intérêts de ce prince , et à leur faiire former des souhaits pour ses prospérités.
Dans l'admiration qu*on a pour sa vertu , je trouve une manière de purger les passions , dont n'a point parlé Aristote , et qui e.t peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité , et la généreuse reconnaissance d'Héraclius qui expose sa vie pour Martian , à qui il est redevable de la sienne , nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.
Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je que ce défaut de la fin qui va trop vite , comme je l'ai dit ailleurs , et où l'on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias et Flaminius , qui , après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défecdant. Flaminius y demeure en assez méchante posture , voyant réunir toute la famille royale , malgré les soins qu'il avait pris de la diviser, et les instructions qu'il en avait apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avait choisis pour instruments à tra-
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▼ener sa grandeur, et semble n*étre revenu que pour être témoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord j'avais fini la pièce sans les faire revenir, et m'étais contenté de fuire témoigner par Nicomède à sa belle-mère un grand déplaisir de ce que la fuite du roi ne lui permettait pas de'lui rendre ses obéissances.
Gela ne démentait point l'effet historique, puisqu'il laissait sa mort en incertitude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poèmes , fut cause de ce changement , où je me résolus pour leur donner plus de satisfaction, bien qu'avec moins de régularité.
rm DB l'bxambn db hicombde.
SERTORIUS
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
PERSONNAGES
SERTORIDS , général du parti de Marina es Eapagna. PERPENNA, liantenant de Sertorins.
AUFIDE , tribnn de l'année de Sertoriua. POSfPËEi gttér^l du mri de |yU4»
ARISTIE, femme de Pompée.
VIRI ATE , reine de LuaiUnie» à présent Portugal. TH AHIRE , dime d'bonnenr de Viriate.
CELSUS , triban do parti de Pompée.
AKC AS 9 aJfranchi d'ArUtina, frère d'Ariatie
La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conqnise par Sertorius, à présent Catalaynd.
lie cberebec point dans œtta tragédie les agréments qui sont en possession de fiiire réussir au théâtre les poèmes de cette nature : vous n*y trouverez ni tendresses d'amour , ni emportements de passions, ni deseriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts , et la nouveauté de quelques caractères , ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple , et du nombre de ces événements connus où il ne nous est pas permis de rien changer, qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Gomme il ne m'a fourni aucune femme, j'ai été obligé de recourir à Tinventioa pour en introduire deux , assez compatibles l'une et l'autre ave^ les vérités historiques auxquelles je me suis attaché. L'une a vécu de ce temps-là ; c*est la première femme de Pompée , qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla , par le mariage d'Emilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée , mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous An^istie , à la réserve d'un Espagnol , évéque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie, que j'ai préféré, comme plus doux à Toreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge , j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avaient outragée : oette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius , et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit , nuis qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour é:re leur chef contre
le parti de iSylla ; mais elle ne nous dit point s'ils étaient en répnbliqoe, on sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je ne la pouvais £iire sortir d'un rang plus considérable que celui de Viriatus, dont je lui fuis porter le nom, le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur ait fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'était pas roi en effet , mais il en avait toute l'autorité ; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le combattre , et qu'il défit souvent , l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui comme avec un souverain , et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite; de sorte qu'il aurait pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.
Il fut défait par le consul Q. Servilius, et non par Brutus , comme je l'ai fait dire à cette princesse , sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parie, et qu'il faut rétablir ainsi :
Et de Serrilios Tastn piMominaiit.
Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poème, était mort six ans avant Sertorius ; mais , à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour , et, pourvu qu'il n*y ait point d'impossibilité formelle , je puis faire arriver en six jours , voire en six heures , ce qui s'est passé en six ans. Cda posé, rien n'empêdie que Sylla ne meure avant Sertorius , sans rien détruire de ce que je dis ici , puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature; ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que, bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et aient en ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla était mort quand Sertorius fut tué , mais il pouvait vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire , s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrais pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance , qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque , de remarquer lequel des deux est
mort le premier, si l'on n*en est instrait d'ailleurs. Antre chose est de celles qai renversent les États , détmisent les partis , et donnent une autre foce aux afi&ires , comme a été celle de Pompée , qui ferait soulever tout l'auditoire contre un auteur, s'il avait Timpudence de la mettre après celle de César. D'ailleurs il faillait colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuaient contre Sertorius ; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi Ton s'y obstinait, après que la république semblait être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté qu'il avait fait revivre dans Rome n'y était pas mort avec lui , et que Pompée et beaucoup d'autres , aspirant dans l'âme à prendre sa place , craignaient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle , ou par l'amour qu'il avait toujours pour sa patrie , ou par la grandeur de sa réputation et lé mérite de ses actions , qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semait dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement , et qui peutêtre était le véritable motif de cette guerre , je me suis persuadé qu'il était plus à propos de faire vivre Sylla , afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant amour que je lui Êiis conserver pour Aristie , avec qui il n'eût pu se défendre de renouer , s'il n'eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui farit l'âme de toute cette tragédie.
Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conféra avec lui dans une ville dont ce chef du parti contraire est mattre absolu ; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain , qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté ; mais il m'était impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée , qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avait de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prit un autre mari , faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence , que quelquesuns des premiers dans la cour, et pour la naissance et pour l'esprit , ont
estimée autant qa*ime pièce entière. Vous n'en nereE pas désarové par Arislote, qai souffre qu'on mette quelqpiefois des choses sans raisctt sur le théâtre^ quand il y a apparence qu'elles seront bien reçois, et qu'on a Keu d*espérer qpie les avantages que le poème en retirera pourvont mériter cette griee«
Sfi^ïiD^lU^
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SERTORIUS