‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 556 sur 594 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

THAMIRE

Haïs, Madame, nos rois, dont l'amour tous irritei PTont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite? Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux N'ait signalé son nom par des exploits fameux ? Celui des Turdetans, celui des Celtibères, Soutiendraient-ils si mal le sceptre de vos pères?...

VIRIATE

Contre des rois comme eux j'aimerais leur soutien ;

Hais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien.

Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome :

11 faut, pour la braver, qu'elle nous prête un homme,

Et que son propre sang, en faveur de ces lieux,

Balance les destins , et partage les dieux.

Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces ,

Et de son amitié faire honneur à leurs princes,

Sous un si haut appui nos rois humiliés

N'ont été que sujets sous le nom d'alliés;

Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude

N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude.

Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis,

Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis.

Et voir leur fier amas de puissance et de gloire

Brisé contre l'écueil d'une seule victoire ?

Le grand Viriatus, de qui je tiens le jour.

D'un sort plus favorable eut un pareil retour..

Il défit trois préteurs , il gagna dix batailles ,

Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles ,

Et de Servilius l'astre prédominant

Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant.

Ce grand roi fut défait; il en perdit la vie,

Et laissait sa couronne à jamais asservie ,

Si , pour briser les fers de son peuple captif

Rome n'eût envoyé ce noble fugitif.

Depuis que son courage à nos destins préside ,

Un bonheur si constant de nos armes décide.

Que deux lustres de guecre assurent nos climats

Contre ces souverains de tant de potentats.

Et leur laissent à peine, au bout de dix années,

Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées,

Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux,

712 SERTORIUS

Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups : Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître.

THAMIRB.

Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être?

VIRIATE

Il n'en prend pas le titre , et les traite d'égal : Hais, Thamire, après tout, il est leur général; Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent; Et tous ces rois de nom en effet obéissent, Tandis que de leur rang l'inutile fierté S'applaudit d'une vaine et fausse égalité.

THAMIRE

Je n'ose vous rien dire après cet avantage ,

Et voudrais comme vous faire grâce à son âge ;

Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans,

A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps,

Et sa mort...

VIRIATE

Jouissons, en dépit de l'envie, Des restes glorieux de son iUustre vie : Sa mort me laissera pour ma protection Là splendeur de son ombre et l'éclat de son nom. Sur ces deux grands appuis ma couronne afiermie Ne redoutera point de puissance ennemie; Ils feront plus pour moi que ne feraient cent rois. niais nous en parlerons encor quelque autre fois* Je l'aperçois qui vient.

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