ACTE IV, SCÈNE II. 73r
Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine ! L'hymen où je m'apprête est pour vous une gène ! Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez!
SERTORIUS
Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds.
J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre;
Mais je ne puis vous voir entre les bras d'un autre.
Et c'est assez vous dire à quelle extrémité
Me réduit un amour que j'ai mal écouté.
Bien qu'un si digne objet le rendit excusable,
J'ai cru honteux d'aimer quand on n'est plus aimable;
J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris,
Et me suis répondu longtemps de vos mépris.
Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée.
Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée;
Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois ,
Quand j'ai vu que l'amour n'en ferait point le choix.
J'allais me déclarer sans l'offre d'Aristie :
Non que ma passion s'en soit vue alentie;
Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur
De tout sacrifier pour le commun bonheur.
L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées :
Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées.
Je m'étais figuré que de tels déplaisirs
Pourraient ne me coûter que deux ou trois soupirs;
Et , pour m'en consoler, j'envisageais l'estime
Et d'ami généreux et de chef magnanime :
Mais, près du coup fatal, je sens par mes ennuis
Que je me promettais bien plus que je ne puis.
Je me rends donc. Madame; ordonnez de ma vie :
Encor Jtout de nouveau je vous la sacrifie.
Aimez-vous Perpenna?
VIRIATE
Je sais vous obéir.
Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr; Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme Fut un don de ma gloire, et non pas de ma flamme. Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous; Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux, Mais je veux nû héros qui par son hyménée Sache élever si haut le trône où je suis née,
788 SERTORIUS
Qu*il puisse de TEspagne être Theureux soutien.
Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien.
Je le trouvais en vous , n*eût été la bassesse
Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse ,
Et dont , quand je vous mets au-dessus de cent rois ,
Une répudiée a mérité le choix.
Je Toublirai pourtant, et veux vous {aire gràee»
M*aimez-vous?
SBRTORIUS.
Oserais-je en prendre encocTaudace!
VIRIATE
Prenez-la, j*y consens. Seigneur; et dès demain. Au lieu de Perpenna, donnezrmoi votre main.
SERTORICS.
Que se tiendrait heureux un amour moins sincère
Qui n*aurait autre but que de se satisfaire ,
Et qui se remplirait de sa félicité
Sans prendre aucun souci de votre dignité !
Mais quand vous oubliez ce que j*ai pu vous dire,
Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire;
Que votre grand projet est celui de régner?
VIRIATE
Seigneur, vous faire gr&ce, est-ce m*en éloigner?
SERTORIUS
Ah ! Madame, est-il temps que cette grâce éclate?
C*est cet éclat, Seigneur^ que cherche Viriate.
SERTORIUS
Nous perdons tout. Madame, à le précipiter.
L'amour de Perpenna le fera révolter;
Souflrez qu'un peu de temps doucement le ménage.
Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage :
Des amis d'Aristie assurons le secours
A force de promettre, en difiérant toujours.
Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine ,
C'est les perdre, c'«st mettre un jaloux hors de peine.
Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir
De cette impression qui peut nous l'acquérir;
Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes?
iPourrions-nous l'affranchir des misères souffertes?
Et de ses intérêts un si haut abandon.*.