‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 577 sur 594 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

YIRIATE.

Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non!

Quand j'aurai de ses maux effacé Finfamie ,

J*en obtiendrai pour fruit le nom de son amie !

Je vous verrai consul m'en apporter les lois,

Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois !

Si vous m'aimez , Seigneur, nos mers et nos montagnes

Doivent borner vos vœux, ainsi que nos Espagnes :

Nous pouvons nous y faire un assez beau destin.

Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin.

Affranchissons le Tage , et laissons faire au Tibre.

La liberté n'est rien quand tout le monde est libre;

Mais il est beau de l'être , et voir tout l'univers

Soupirer sous le joug , et gémir dans les fers ;

Il ^st beau d'étaler cette prérogative

Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive y

Et de voir envier aux peuples abattus

Ce respect que le sort garde pour les vertus.

Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable.

Remettez-moi le soin de le rendre traitable :

Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir.

SERTORIUS

Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir? Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes Cet ordre surprenant formera sur nos têtes, Ne cherchons point, Madame, à faire des mutins, Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. Rome nous donnera, sans eux, assez de peine. Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine; Et nous n'en fléchirons jamais la dureté , A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.

VIRIATE

Je vous avoûrai plus. Seigneur : loin d*y souscrire.

Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire,

Un courroux implacable , un orgueil endurci ;

Et c'est par où je veux vous arrêter ici.

Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie...

SERTORIUS

Mais nos Romains, Madame, aiment tous leur patrie; Et de tous leurs travaux Tunique et doux espoir, C'est«de vaincre bientôt assez pour la revoir.

740 SERTORIUS

VIRIATE

Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage ,

Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage :

Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi ,

Tant qu'ils n'auront qu'un choix, d'un tyran, ou d'un roi.

SERTORIUS

Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine. Et n'obéiront point au mari d'une reine.

VIRIATE

Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix.

Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois.

Nos Espagnols, formés à votre art militaire ,

Achèveront sans eux ce qui nous reste à fah-e.

La perte de Sylla n'est pas ce que je veux ;

Rome attire encor moins la fierté de mes vœux :

L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces

Au milieu d'une ville où régnent les divorces;

Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits

Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après.

Enfin, pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle:

Elle vous a banni , j'ai pris votre querelle ;

Je conseiTC des jours qu'elle veut vous ravir.

Prenez le diadème , et laissez-la servir.

Il est beau de tenter des choses inouïes ,

Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies.

Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi :

Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi :

C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.

SERTORIUS

Mais porier dès l'abord les choses à l'exti ème , Madame, et sans besoin faire des mécontents! Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps. Une victoire ou deux jointes à quelque adresse...

Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse. Seigneur. Mais, après tout, il faut le confesser. Tant de précaution commence à me lasser. Je suis reine; et qui sait porier une couronne. Quand il a prononcé , n'aime point qu'on raisonne. Je vais penser à moi : vous penserez à vous. ^

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