‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 72 sur 594 · ACTE I, SCENE lU · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE lU

L*heure d'une bataille a produit cette paix.

CURIACE

L'aurait-on jamais cru? Déjà les deux années, D'une égale chaleur au combat animées.

Se menaçaient des yeux, et marchant fièrement, N'attendaient, pour donner, que le commandement; Quand notre dictateur devant les rangs s'ayance , Demande à Totre prince un moment de silence ; Et, l'ayant obtenu : c Que faisons-nous, Romains, Dit-il, et quel démon nous fait Tenir aux mains? SoufTrons que la raison éclaire enfin nos âmes : Nous sommes vos voisins , nos filles sont vos femmes , Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds, Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux; Nous ne sonunes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes : Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles , Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs , Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ? Nos ennemis communs attendent avec joie Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie , Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais pour tout fruit. Dénué d'un secours par lui-même détruit. Ds ont assez longtemps joui de nos divorces ; Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces , Et noyons dans l'oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents. Que si l'ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres , Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser , Elle nous unira , loin de nous diviser. Nommons des combattants pour la cause commune ; Que chaque peuple aux siens attache sa fortune , Et, suivant ce que d'eux ordonnera le sort. Que le faible parti prenne loi du plus fort : Mais, sans indignité pour des guerriers si braves. Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves , Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur. Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire. • Il semble qu'à ces mots notre discorde expire : Chacun, Jetant les yeux dans un rang ennemi.

Reconnaît un beau-frère , un cousin » un ami ;

Ils s*étonnent comment leurs mains , de sang avides »

Volaient, sans y penser» à tant de parricides.

Et font paraître un front couvert tout à la fois

D*horreur pour la bataille et d*ardeur pour ce choix.

Enfin l'offre s'accepte , et la paix désirée

Sous ces conditions est aussitôt jurée :

Trois combattront pour tous; mais, pour les mieux choisir,

Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir :

Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.

CAMILLE

0 dieux , que ce discours rend mon âme contente !

CURTACE.

Dans deux heures au plus, par un commun accord.

Le sort de nos guerriers réglera notre sort.

Cependant tout est libre , attendant qu'on les nomme :

Rome est dans notre camp , et notre camp dans Rome ;

D'un et d'autre côté l'accès étant permis ,

Chacun va renouer avec ses vieux amis.

Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères;

Et mes désirs ont eu des succès si prospères ,

Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain

Le bonheur sans pareil de vous donner la main.

Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?

CAMILLE

Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.

CURIAGE.

Venez donc recevoir ce doux commandement. Qui doit mettre le comble à mon contentement.

CAMILLE

Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères» Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.

JULIE

Allez, et cependant au pied de nos autels J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.

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