‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 73 sur 594 · SCÈNE I HORACE, CORIACE · texte numérisé non relu

SCÈNE I HORACE, CORIACE

GURIAGE.

Ainsi Rome n'a point séparé son estime ;

Elle eût cru faire ailleurs un choix illég^itime :

Cette superbe ville en yos frères et vous

Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous;

Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres.

D'une seule maison brave toutes les nôtres :

Mous croirons, à la voir tout entière en vos mains,

Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.

Ce choix pouvait combler trois familles de gloire , /

Consacrer hautement leurs noms à la mémoire :

Oui , l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix

En pouvait à bon titre immortaliser trois ;

Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme.

M'ont fait placer ma sœur et choisir une femme ,

Ce que je vais vous être et ce que je vous suis

Me font y prendre part autant que je le puis :

Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte ,

Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte :

La guerre en tel éclat û, mis votre valeur,

Que je tremble pour Albe et prévois son malheur :

Puisque vous combattez, sa perte est assurée;

En vous faisant nommer, le destin Ta jurée.

Je vois trop dans ce choix ses funestes projets.

Et me compte déjà pour un de vos sujets.

Loin de trembler pour Albe , il vous faut plaindre Rome , Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme. C'est un aveuglement pour elle bien fatal D'avoir tant à choisir , et de choisir si mal. MiUe de ses en&nts, beaucoup plus dignes d'elle. Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle

Mais quoique ce combat me promette un cercueil , La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil ; Mon esprit en conçoit une m^e assurance ; J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; Et du sort envieux quels que soient les projets» Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi ; mais mon âme ravie Remplira son attente, ou quittera la vie. Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement; Ce noble désespoir périt malaisément.

Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette, Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.

CURIAGE.

Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint! Ce que veut mon pays , mon amitié le craint. Dures extrémités , de voir Albe asservie , Ou sa victoire au prix d'une si chère vie , Et que l'unique bien où tendent ses désirs S'achète seulement par vos derniers soupirs ! Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre? De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre ; De tous les deux côtés mes désirs sont trahis.

Quoi ! vous me pleureriez mourant pour mon pays ! Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes; La gloire qui le suit ne souffre point de larmes , Et je le recevrais en bénissant mon sort , Si Rome et tout l'État perdaient moins en ma mort.

CURIACE

A vos amis pourtant permettez de le craindre; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre : La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ; n vous fait iounortel , et les rend malheureux : On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.

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