‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 8 sur 594 · LA DUCHESSE D'AIGUILLON · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE D'AIGUILLON

Madam B ,

Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez reeonnaissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une suite eontiniielle de victoires; son corps, porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six cents ans, vient encore triompher en France. Il y a trouvé une réception trop ùnrorable pour se repentir d'être sorti de son pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne. Ce succ^ a passé mes plus ambitieuses espérances, et m*a surpris d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous. Alors j*ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé, et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet applaudissement universel ne lui pouvait manquer. Et véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire; le jugement que vous en faites est la marque assurée de son prix : et comme vous donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime qu'elles méritent, les fausses n*ont jamais le pouvoir de vous éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des efiets qui me sont trop avantageux pour m'en taire , et je ne vous dois pas moins de remerciements pour moi que pour le Cid. C'est une reconnaissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de publier qqe je vous ai de gnmdes obligations, sans publier en même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous en eusse. Aussi , Madame, si je souhaite quelque durée pour cet heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom à la postérité, mais seulement pour laisser des marques étemelles de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie, Madame, votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,

COBNEILLl

Frag uent de Thistorien Hariana, Bistoria de Espafia. L. IVS c. 50.

« Avîa pocos dias antes hecho campo con D. Gomez conde de « Gormaz. Venciôle, y diôle la muerte. Lo que résulté de este caso, « fue que casé ton doua Ximena, hija y heredera del mismo conde. « Ella misma requirié al rey que se le diesse por marido (y a estaba « muy prendada de sus partes), é le castigasse conforme à las leyes, a por la muerte que dié à su padre. Hizése el casamiento, que â todos « estaba â cuento , con el quai por el gran dote de su esposa , que se « allégé al estado que él ténia de su padre , se aumenté en poder y « riquezas. »

Voilà ce qu'a prêté Thlstoire à D. Guillem de Castro, qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent Tespagnol y remarqueront deux circonstances : Tune, que Chimène ne pouvant s*empêcbcr de reconnaître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyait en D. Rodrigue^ quoiqu'il eût tué son père (estaba prendada de sus partes)^ alla proposer elle-même au roi cette généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le fit punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gréjde tout le monde (d todos estaba d cuento). Deux chroniques du Cid ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de l'historien , parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos Français ont faites de Gharlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres , en épousant ses deux filles. Quelques-unes ne l'ont pas si bien traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtre , celui qui a composé l'histoire d'Espagne en français l'a notée , dans son livre , de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père, et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins.

Deux romances espagnoles « que je vous donnerai en suite de cet avertissement , parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires ; et je serais ingrat envers la mémoire de cette hérome « si , après Tavoir fait connaître en Franee, et m*y être fait connaître par elle , je ne tâchais de la tirer de la honte qu*on lui a voulu faire , parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler français. Le temps Ta fiiit pour moi , et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène , et chez tous les peuples o^ l'on voit des théâtres , je veux dire en italien, flamand et anglais» sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers c^agnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant moi. D. Guillemde Castro, qui, dans une autre comédie qu'il mtitule Enganarse engahando^ fait dire à une princesse de Béam :

A minr Hn maliciai ftmdadts

Bien d mondo, qae t\ tentr Ea honni mil entendida»

Apetitos qoe veocer. De tentaciones vencidas

T oeasiones que d«2ar. Hazeo cnlpas declaradas:

Ezaminan el ralor T assi , la qii« el desaear

£a la mog^r, yo dixera ron el rasistir apnnta ,

Lo qoe siento, porqae faera Yence dos veies, si junU

Lozimiento de mi hooor. Gon el resûtir el caUar.

Cest , si je ne me trompe , comme agit Chimène dans mon ouvrage , en présence du roi et de l'infante. Je dis en présence du roi et de Finfante, parce que, quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses mceurs sont inégalement égales, pour parier en termes de notre Arîstote, et changent suivant les circonstances des lieux , des personnes , des temps et des occasions , en conservant toujours le même principe.

Au reste , je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été «iutorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me servir de ses paroles mêmes , dans son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qp'il a écrite sur ce sujet , et qui ne fait las la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la pos-

térité , maintenant que mon nom est assuré de passer josqu'à elle dans cette lettre incomparable , il me serait honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu*on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. Cest une diose qui Jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi , aucun que je sache n'a en assez de faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger , ainsi que j'ai fait , c'a été sans s'obliger , non plus que moi , à en croire personne. Outre que, dans la conjoncture où étaient lors les a£faires du Cid, il ne fallait pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons va arriver. A moins que d'être tout à fait stupide, on ne pouvait pas ignorer que, comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État, on en peut décider par les règles de la prudence humaine , aussi bien que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non , ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurais justifié sans beaucoup de peine, si la même raison qui les a fait parler ne m'avait obligé à me taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa Poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes , qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections , quand ils ont soutenu qu'il iiçportait peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et qu' Aristote en avait fait pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des Français.

Cette seconde erreur, que mon silence a affermie , n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement , que les préceptes qu'il nous a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples ; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments , qui peuvent être divers , selon que ces deux circonstances sont diverses , il a été droit aux mouvements de l'âme dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celle de ses auditeurs ; il a cherché quelles conditions sont nécessaires , et aux personnes qu'on introduit , et aux événements qu'on représente , pour les y faire naître ; il en a laissé des moyens qui auraient produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront capables de le produire encore partout , tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs ; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé , et n'a pas même

prescrit le nombre des actes , qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui.

Et certes, je serais le premier qui condamnerais le Cid^ s'il péchait contre ces grandes et souYcraines maximes que nous tenons de ce philosophe; mais, bien loin d'en demeurer d*accord , j'ose dire que cet heureux poème n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi cette épithète) que demande ce grand maître aux excellentes tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même ouvrage , qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité qu'il en a fait soutient que toute l'antiquité ne les a vues se rencontrer que dans le seul OEdipe, La première est que eelui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux, mais un homipe plus vertueux que méchant, qui , par quelque trait de faiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la persécution et le péril ne Tiennent point d'un ennemi ni d'un indifférent , mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voilà , pour en parler pleinement, la véritable et seule cause de tout le succès du Cid^ en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions , sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole, et après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du théâtre , je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les àffox romances que je vous ai promises.

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