‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 112 sur 227 · AM0UR · texte numérisé non relu

AM0UR

Je m'en vay faire un long voyage.

J'eusse amassé de ses regars Un magazin de toutes pars, Pour nourrir mon ame estonnée Et paistre long temps ma douleur.

Mais onques mon cruel malheur Ne sceut prévoir ma destinée.

Depuis )'ay vescu de souci Et de regret qui m'a transi , Comblé de passions estranges.

Je ne desguise mes ennuis; Tu vois Testât auquel je suis, Du ciel . assise entre les anses.

Ha! belle ame, tu es là naut Auprès du bien oui point ne faut , De rien du monde désireuse , En liberté , moy en prison ; Encore n'est-ce pas raison Que seule tu sois bien-heureuse.

Le sort doit tousjours estre égal.

Si j'ay pour toy souffert du mal, Tu me dois part de ta lumière; Mais , franche du mortel lien , Tu as seule emporté le bien , Ne me laissant que la misère.

En ton âge le plus gaillard Tu as seul laissé ton Ronsard . Dans le ciel trop tost retournée, Perdant beauté, grâce et couleur, Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée.

En mourant tu m'as sceu fermer Si bien tout argument d'aimer Et toute nouvelle entreprise Que rien à mon gré je ne voy.

Et tout cela qui n'est pas toy Me desplaist et je les mesprise.

Si tu veux , Amour, que je sois

Second Livre. i^y

Encore un coup dessous tes lois , M 'ordonnant un nouveau service, Il te faut sous la terre aller Flatter Pluton et r'appeller En lumière mon Eurydice.

Ou bien va-t'en là haut crier A la Nature, et la prier D'en faire une aussi admirable ; Mais j'ay' grand peur qu'elle rompit Le moule alors qu'elle la fit , Pour n'en tracer plus de semblable.

Refay-moy voir deux yeux pareils Aux siens ^ qui m'estoient deux soleils Et m'ardoient d'une flamme extrême, Où tu soulois tendre tes las , Tes hameçons et tes appas , Où s'engluoit la Raison mesme.

Ren-mov ce voir et cet ouir, De ce parler fay-moy jouir, Si douteux à rendre responce ; Ren-moy l'objet de mes ennuis; Si faire cela tu ne puis , Va-t'en ailleurs , je te renonce.

A la mort j'auray mon recours: La mort me sera mon secours , Comme le but que je désire ; Dessus la mort tu ne peus rien , Puis qu'elle a desrobe ton bien , Qui iul l'honneur de ton empire.

Soit que tu vives près de Dieu Ou aux Champs Elysez , adieu , Adieu cent fois, adieu Marie; Jamais Ronsara ne t'oublira , Jamais la mort ne desli'ra Le nœud dont ta beauté me lie.

2ji Amours.

Terre , ouvre-moy ton sein , et me laisse reprendre Mon thresor, que la Parque a caché dessous toy ; Ou bien, si tu ne peux , ô terre ! cache-moy Sous mesme sépulture avec sa belle cendre.

Le traict qui la tua devoit faire descendre Mon corps auprès du sien pour finir n^on esmoy ; Aussi bien, veu le mal qu'en sa mort je reçoy, Je ne sçaurois plus vivre, et me fasche d'attendre.

Quand ses yeux m'esclairoient et ()u'en terre j'avois Le bon-heur de les voir, à l'heure je vivois, Ayant de leurs rayons mon ame gouvernée.

Maintenant je suis mort: la Mort, qui s'en ail Loger dedans ses yeux, en partant m'appella , Et me feit de son soir (<) accomplir raa journée.

Ill(a).

Alors que plus Amour nourrissoit mon ardeur, M'asseurant de jouir de ma longue espérance, A l'heure que j'avois en luy plus d'asseurance, La Mort a moissonné mon bien en sa verdeur.

J'esperois, par souspirs,par peine et par langueur, Adoucir son orçueij. Lasl je meurs quand j'y pense; Mais , en lieu d en jouir, pour toute recompense Un cercueil tient enclos mon espoir et mon cœur.

Je suis bien mal-heureux, puis qu'elle, vive et morte. Ne me donne repos , et que de jour en jour Je sens par son trespas une douleur plus forte.

Comme elle je devrois reposer à mon tour; Toutefois je ne vois par quel chemin je sorte , Tant la mort me rempestre au labyrinth' d'amour.

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