ELEGIE
Le jour que ta beauté du monde la plus belle Laissa dans le cercueil sa despouiUe mortelle Pour s'en-voler parfaicte entre les plus parfaicts , Ce jour Amour perdit ses flammes et ses traicts ^ Esteignit son flambeau, rompit toutes ses armes, Les jetta sur la tombe et Tarrousa de larmes; Nature la pleura, lé Ciel en fîit fasché, Et la Parque , d'avoir un si beau fil tranché.
Depuis le jour couchant jusqu'à l'aube vermeille Phénix en sa beauté, ne trouvoit sa pareille^ Tant de grâces au front et d'attraits elle ayoït; Ou , si je me trompois , Amour me decevoit.
Si tost que je la vy ,^ sa beauté fut enclose Si avant en' mon cœur , que depuis nulle chose Je n'ay veu qui m'ait pieu , et si fort elle y est Que toute autre beauté encore me desplaist.
Dans mon sang elle fut si avant imprimée
Sue tousjours en tous lieux de sa figure aimée "é suivoit le pourtrait ^ et telle impression D'une perpétuelle imagination M'avoit tant desrobé resprit et la cervelle Qu'autre bien je n'avois que de penser en elle , Eiî sa bouche, en son ris, en sa main, en son œil, Qu'encor je sens au cœur bien qu'ils soyent au cercueil.
Second Livre. 243
J'avois auparavant, vaincu de la jeunesse, Autres dames aimé Çma faute je confesse) .
Mais la playe n^avoit profondement saigné , Et le cuir seulement n^ estoit qu'esgratigné ; Quand Amour , qui lés dieux et les hommes menace , Voyant que son brandon n'eschauffoit point ma g^acc, Comme cusé guerrier , ne me voulant faillir , La print pour son escorte et me vint assaillir.
« Encor, ce^me dît-H , que de maint beau trofèe D'Horace, de- Pihdare , Hésiode et d'Orfée , Et d'Homcre, qui eut une si forte vois, Tu as orné la langue et Phonneur des F^ançois , Voy ceste dame icy : ton coeur, tant soit-il brave , Ira sous son empire et sera son esclave. »
Ainsi dit , et , son arc m'enfonçant de roideur , Ensemble dame et traict m'envoya dans le cœur.
Lors ma pauvre raison , des rayons esbiouye D'une teire oeauté, se perd esvanouve^ Laissant le gouvernail au sens et au aesir , Qui depuis ont conduit la barque à leur plaisir.
Raison, pardonne-moy : un plus caut en finesse S'y fust bien enclué, tant une douce presse De Grâces et d'Amours la suivoient tout àinsy Que les fleurs le printemps, quand il retourne icy {a).
De moy par un destin sa beauté fut cognue ; Son divin se vestoit d'une mortelFe nue , Qui mesprisoit le monde , et personne n'osoit Luy regarder les yeux , tant leur flàme luisoit. Son ris et son regard et sa parole pleine De merveilles n'estoiént d'une nature humaine ; Son front ny ses cheveux, son aller ny sa main., C'estoit une déesse en un habit humain , Qui visitoit la^terre, aussi tost enlevée
a. Var. :
en volant la suivoient,
Et de ses doux regsods ainsi que moy vivoicnt.
244 Amours.
Au ciel comme elle fut en ce monde arrivée.
Du monde elle partit au mois de son printemps , Aussi toute excellence icy ne vit long temps.
Bien ({u'elle eust pris naissance en petite bourgade , Non de riches parens ny d'honneurs ny de grade , Il ne faut la blasmer; la mesme Deité Ne desdaigna de naistre en trespauvre cité , Et souvent sous Thabit d'une simple personne , Se cache tout le mieux que le Destin nous donne (a).
Vous qui vebtes son corps, rhonprant comme moy. Vous sçavez si je mens et si triste je doy Regretter à bon droit si belle créature, Le miracle du ciel, le mirouer de Nature.
beaux yeux , qui m'estiez si cniels et $i doux Je ne me puis lasser de repenser en vous ^ Qui fustes le flambeau de ma lumière unique, Les vrais outils d'Amour , la forse et la boutique. Vous m'ostastes du cœur tout vulgaire penser, Et listes mon esprit aux astres estancer; J'apprins à vostre eschole à rêver sans mot dire , A discourir tout seul , à cacher mon martire , A ne dormir la nuict , en pleurs n;e consumer ; Et bref, en vous servant, i'apprins aue c'est qu'aimer. Car , depuis le matin que l'aurore s'éveille Jusau'au soir que le jour dedans la mer sommeille , Et durant que la nuict par les pôles toumoit, Tousjours pensant en vous , de vous me souvenoit.
Vous seule estiez mon bien, ma toute et ma première, Et le serez tousjours , tant la vive lumière De vos yeux , bien que morts , me poursuit, dont je voy Tousjours le simulachre errer autour de moy.
Puis amour, que je sens par mes veines s'espandre, Passe dessous la terre et r atize la cendre Qui froide languissoit dessous vostre tombeau ,
a, Var. :
Le ciel cache les biens qu'aux princes il nt donne.
Pour r'allumer plus vif en mon cœur son flambeau , Afin que vous soyez ma flame morte et vive Et que par le penser en tous lieux je vous suive.
Pourroy-je raconter le mal que je senty, Oyant vostre trespas ? Mon cœur fut converty En rocher insensible , et mes yeux en fonteines ; Et si bien le regret s'escoula par mes veines
Sue , pasmé , je me feis la proye du tourment , ^ayant que vostre nom pour confort seulement.
Bien que je résistasse , il ne fut pas possible Que mon cœur, de nature à la peine invincible , Peust cacher sa douleur : car, plus il la celoit, Et plus dessus le front son mal estinceloit.
Ennn , voyant mon ame extrêmement attainte , Je desliay ma bouche et feis telle complainte :
Ahl faux monde trompeur, que tu m'as bien deceul Amour, tu es enfant ; par toy j'avois receu La divine beauté qui surmontoit l'envie , Que maugré toy la mort en ton règne a ravie ; Je desplais à moy-mesme et veux quitter le jour, Puis que je voy la Mort triompher de l'Amour Et luy ravir son mieux , sans taire résistance. Malheureux qui le suit et vit sous son enfance {a) \
Et tov. Ciel , qui te dis le père des humains , Tu ne devois tracer un tel corps de tes mains Pour si tost le reprendre , et toy, mère Nature , Pour mettre si soudain ton œuvre en sépulture.
Maintenant à mon dam je cognoîs pour certain
Sue tout cela qui vit sous ce globe mondain ^est que songe et fumée et qu'une vaine pompe Qui doucement nous rit et doucement nous trompe. H à 1 bien-heureux esprit , fait citoyen des cieux , Tu es assis au rang des anges précieux En repos éternel , loin de soin et de guerres ;
a. Var. :
Malheureux qui te croit et qui suit ton enfance!
246 Amours.
Tu vois dessous tes pieds les honuaes et les terres , Et je ne voy qu'ennuis , que soucis et qu'esmoy. Comme ayant emporté tout mon bien avec toy.
Je ne me trompe point ; du ciel tu vois mes peines , Si tu as soin 4i Jiaut des affaires humaines.
Que dois-ge faire, Amour? Que me conseilles-tu? J'irois^ comme un sauvage, en noir habit vestu. Volontiers par les bois , «t mes douleurs non feintes Je dirais aux rocbers ; mais ils sçavent mes pleintes. Il vaut mieux d'un grand temple honorer son tombeau. Et dedans eslever, d'artifice nouveau , Cent auteb dédiez à la mémoire d'elle, Esclairez jour et nuit d'une lampe éternelle, Et devant le portail, comme les anciens Célébroient les comoats aux jeux oly^npiens.
Sacrer ea son honneur, au retour de l'année , Une feste chomable, à la jouste ordonnée.
Là tous les jouvenceaux au combat mieux appris Le funeste cyprès emporteront pour prix, Et seront appelez longtemps après ma vie Les jeux que iist Ronsard pour sa belle Marie {a),
{et) Var. L'auteur a remplacé les douze vers aui précèdent et qui offrent une grande ressemblance avec Télegie à Marie (page 228 de ce volume), {Mir les vers suivants :
// vaut mieux que je meure au pied de ce rocher. Nommant tousjours son nom, qui me sonne ji cher. Sans chercher pur la pane après elle de vivre, Caignant h bruit d'ingrat de ni la vouloir supre. Aussi toute la terre , oh j'a^ perdu mon bien , Apres sonfascheux vol ne me semble plus rien, Smon au'horreur, qu'effroy, au'une obscure poussière. Au ciel est mon soleil, au ciel est ma lumière; Le monde nj ses lacqs n'y ont plus dé pouvoir; Il faut haster ma mort, si je la veux revoir; La mort en a la clef, et par sa seule porte Je. doj passer au jour qui ma nuict reconforte.
Second Livre. 247
Pub, quand Tune des sœurs aura le fil coupé Qui retient en mon corps l'esprit envelopé , J'ordonne que mes os, pour toute couverture , Reposent près des siens sous mesme sépulture ; Que des larmes d'Amour le tombeau soit lavé, et tout à l'environ de ces vers enç*avé :
« Passant, decest amant entea l'histoire vraye. De deux traicts differens il receut double playe : L'une , que fit Amour, ne versa qu'amitié ; L'autre, que fit la Mort , ne versa que pitié. Ainsi mourut navré d'une double tristesse , Et tout pour aimer trop une jeune maistresse. »
Dl
^e ceste belle, douce, honneste chasteté, ' ^Naissoit un froid glaçon, ains une chaude flame,
Su'encores aujourd'huy, esteinte sous la lame, t reschauffe en pensant Quelle fiit sa clairté.
Le traict que je receu n eut le fer espointé : Il fut des plus aigus qu'Amour nous tire en l^ame, Qui, s'armantd'un trespas, par le penser m'entame, Et sans jamais tomber se tient à mon costé.
Narcisse fiit heureux mourant sur la fontaine. Abusé du miroir de sa figure vaine :
Au moins il regardoit je ne sçay quoy de beau.
L'erreur le contentoit, voyant sa face aimée. Et la beauté que j'aime est terre consumée.
Il mourut pour une ombre , et moy pour un tombeau.
Je voy tousjours le traict de ceste belle face Dont le corps est en terre et l'esprit est aux cieux. Soit que je veille ou dorme , Amour ingénieux En cent mille façons devant moy le repasse.
Elle qui n'a soucy de ceste terre basse , Et qui boit du nectar assise entre les dieux ,
Daigne souvent ^TOtr mon estai soucieux , Et en songe appaiser la Mort, qQiime>nienace.
Je songe oue ia nûict elle me prend la mam^ Se faschant de me voir si long-temps la survivre. Me tire et fait semblant que de mon voile humain
Veut rompre le fardeau pour estre plus délivre; Mais, partant de mon Hct , son vol est si soudain Et si prompt vers le ciel, que je ne la puis suivre.
Aussi tost que Marie en terre fut venue.
Le ciel en fut marry et la voulut r'avoir; A peine nostre siècle eut loisir de la voir Qu'elle s'évanouit comme un feu dans la nue.
Des presens de nature elle vint si pourveue, Et sa oelle jeunesse avoit tant de pouvoir
?u'elle eust peu d'un regard les rochers esmouvoif, ant elle avoit d'attraits et d^amours en la veue. Ores la mort jouît des beaux yeux que j'aimois, La boutique et la forge , Amour, où tu t'armois. Maintenant de ton camp cassé je me retire.
Je veux désormais vivre en franchise et tout mien Puisque tu n'as gardé l'honneur de ton empire, Ta force n'est pas grande, et je le cognois bien.