‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 122 sur 227 · CHANSON PAR STANCES · texte numérisé non relu

CHANSON PAR STANCES

Ah! belle Eau-Vive (i), ah! fille d'un rocher. Qui fuis tousjours, pour ma peine fatale.

Ne souffre plus que je sois un Tantale , Laisse ma soif en tes eaux estancher ;

Ou si tu n'as pitié de mon trespas , De tant pleurer t| me prend une envie Qu'ainsi que toy je veux changer ma vie En source d'eau pour mieux suivre tes pas.

Eau devenu , en ton eau je vivray, Falct par mes pleurs une étemelle source, Et d'eau pareille et de pareille course Plongé dans toy, tousjours je te suivray.

Fils de Venus, enfant ingénieux.

Je te supply, pour alléger ma peine , Que tout mon corps ne soit qu'une fontaine ETque mon sang je verse par les yeux.

I. Parce que sa maistresse estoit de la maison d'Aquavive, il en parle comme d'une fontaine.

z64 Les Vers d'Eurymbdon.

Si tu neveux, 6 nymphe, consentir Que pour te suivre en eau je me transforme , min feu bruslant je veux prendre la forme Pour de mon mal te faire repentir.

Ainsi qu'Achille , insolent en désirs , Brusia le fleuve en ta plaine troyenne.

Face le ciel que flame je devienne Pour consommer ton eau de mes souspirs.

Quand on ne peut par un remède égal Avoir santé du tourment qui nous presse.

Désespéré de tout salut , maistresse , D'un mal contraire il faut guarir son mal.

SONNET

C A L L I R É E parle contre la chasse.

Celuy fut ennemy des deitez puissantes , Et cruel viola de nature les lois , Qui le premier rompit le silence des bois Et les nymphes qui sont dans les arbres naissantes ;

Qui premier de limiers et de meutes pressantes De piqueurs, de veneurs, de trompes et d'abois, Donna par les forests un passetemps aux roys De la course et du sang des bestes innocentes.

ie n'aime ny piqueurs, ny filets, ny veneurs , Ny meutes, ny torests, la cause ae mes peurs : Je doute qu'Artemis quelque sanglier n'appelle

Encontre Eurymedon pour voir ses jours finis ^ Que le dueil ne me face une Venus nouvelle , Que la mort ne le face un nouvel Adonis.

Qi't'MQ-O^.

SONNETS ET MADRIGALS

(Texte de l'édition de i$78, Paris, Buon, 7 vol. in-i8.)

ois-je voler (I), emplumé d'espérance, ' Ou si je dois , force du desespoir, Du haut du ciel en terre laisser choir

^^ Mon jeune amour avorté de naissance ?

TionTT'aime mieux, léger d'outrecuidance, Tomber d'enhaut et fol me décevoir.

Que voler bas , dussé-je recevoir Pour mon tombeau toute une large France.

Icare fit de sa cheute nommer, Pour trop oser, les ondes de la mer; Et moy je veux honorer ma contrée

De mon sepulchrc , et dessus engraver :

Ronsard, voulant aux astres s'élever.

Fut foudroyé par une belle astrée.

I. C'estoit une des plus grandes dames de la Cour. (M.) Selon CoUetet, sous ce nom d*Astrie se cache une demoiselle d*Esîries. Un sonnet du poète (page 267) nous apprend qu'elle s'appeloit Françoise, et nous voyons plus loin (page 275) qu'elle avoit une sœur nommée Isabeau. Etoit-ce une des quatre atnées de la charmante Gabrielle, qui , à seize ans. fut vendue à Henry III , et qui, sans le poison, eût été épousée par Henry IV ?

266 Sonnets

Le premier jour que j'avisay la belle Ainsi qu'un astre esclairer à mes yeux , Je discourois en esprit si les dieux Au ciel là haut estoient aussi beaux au'elle.

De son regard mainte vive estinceile Sortoit menu comme flame des cieux, Si Qu'esblouy du feu victorieux , Je fus vaincu de sa clarté nouvelle.

Depuis ce jour mon cœur, qui s'alluma , D'aller au ciel sottement présuma , En imitant des £îeans le courage.

Cesse, mon cœur, la force te défaut; Belleropnon te devroit faire sage :

Pour un mortel le voyage est trop haut.

Belle Erigone(0, Icarienne race, Oui luis au ciel et qui viens en la terre Faire a mon cœur une si douce guerre, De ma raison ayant gaigné la place j

Je suis vaincu , que veux-tu que je face, Sinon prier cest archer qui m'enferre

?ue doucement mon lien il desserre, rouvant un jour pitié devant ta face ?

Puis que ma nef au danger du naufrage Pend amoureuse au milieu de l'orage, De mast, de voile, assez mal accoustrée; Vueilles du ciel en ma faveur reluire : Il appartient aux astres, mon Astrée, Luire, sauver, fortuner et conduire.

I . Il parle de sa maistresse Astrée comme d'Astrée, qui est dans le ciel un signe du zodiaque, qu'on nomme autrement Justice, ou Erigone, ou Vierge. (M.)

MADRIGAL I

L'homme est bien sot qui aime sans cognoistre : J'aime et jamais je ne vy ce que j'aime; D'un faux penser je me deçoy moy-mesme , Je suis esclave et ne cognois mon maistre.

L'ima^ner seulement me fait estre Comme )e suis en une peine extrême.

L'œil peut faillir, l'aureille fait de mesme ; Mais nui des sens mon amour n'a fait naistre.

Je n'ay ny veu, ny ouï, ny touché; Ce qui m'oitense à mes yeux est caché , La playe au cœur à créait m'est venue.

du nos esprits se cognoissoient aux cieux Ains que d'avoir nostre terre vestue , Qui vont gardant la mesme affection Dedans les corps qu'au ciel ils avoient eue ,

Ou je suis foi. Encores vaut-il mieux Aimer en l'air une chose incogneue Que n'aimer rien , imitant Ixion , Qui pour Junon embrassoit une nue.

Douce Françoise, ainçois douce framboise, Fruict savoureux , mais à moy trop amer| Tousjours ton nom , heias ! pour trop aimer, Vit en mon cœur, quelque part où je voise.

Ma douce paix , nies trêves et ma noise , Belle qui peux mes lAuses animer, Ton nom si franc devroit s'accoustumer Mettre les' cœurs en franchise françoise.

Mais tu ne veux redonner liberté Au mien captif, que tu tiens arresté .

Pris en ta chaisne estroittement serrée.

Laisse la force , Amour le retiendra ;

268 Sonnets

Ou bien, maistresse, autrement il faudra Que pour Françoise on t'appelle Ferrée.

MADRIGAL II

De quoy te sert mainte agathe gravée, Maint beau niby, maint riche diamant?

Ta beauté seule est ton seul ornement, Beauté qu'Amour en son sein a couvée.

Cache ta perle en TOrient trouvée, Tes grâces soient tes bagues seulement ; De tes joyaux en toy parfaitement Est la splendeur et la force esprouvée.

Dedans tes yeux reluisent leurs beautez, Leurs vertus sont en toy de tous costez ; Tu fais sur moy tes miracles, ma dame; Sans eux je sens que peut ta deité ;

Tantost glaçon et tantost une flame, De jalousie et d'amour agité , Palle, pensif, sans raison et sans ame, Ravy, transi , mort et resuscité.

Jamais Hector aux guerres n'estoit lâche Lors qu'il alloit combatre les Grégeois; Tousjours sa femme attachoit son hamois, Et sur l'armet luy plantoit son pennache.

Il ne craignoit la Pelienne hache Du grand Achille , ayant deux ou trois fois Baisé sa femme, et tenant en ses dois Une faveur de sa belle Andromache.

Heureux cent fois, toy, chevalier errant, Que ma déesse alloit hier parant , Et qu'en armant baisoit, comme je pense.

I. En 1 578, ce sonnet et le suivant se trouvent dans les Amours diverses.

De sa vertu procède ton honneur; Que pleust à Dieu, pour avoir ce bon-heur, Avoir changé mes plumes à ta lance.

I ne falloit , maistresse , autres tablettes

Pour vous graver que celles de mon cœur, Où de sa main Amour, nostre vainqueur.

Vous a gravée et vos çraces parfaites.

Là vos vertus au vif y sont pourtraites Et vos beautez. causes de ma langueur, L'honnesteté^ la douceur, la rigueur, Et tous les biens et maux que vous me faites.

Là vos cheveux , vostre œil et vostre teint , Et vostre front, s'y monstre si bien peint.

Et vostre face y est si bien enclose ,

Que tout est plein : il n'y a nul endroit Vuidé en mon cœur, et, quand TAmour voudroit, Plus ne pourroit y graver autre chose.

Au mois d'avril, quand l'an se renouvelle, L 'aube ne sort si belle (a) de la mer, Ny hors des flots la déesse d'aimer Ne vient à Cypre en sa conque si belle

Comme je vy la beauté que j'appelle Mon astre sainct au matin s'éveiller.

Rire le ciel , la terre s'émailler Et les Amours voler à l'entour d'elle.

Beauté (^), Jeunesse, et les Grâces, qui sont Filles du ciel, luy pendoient sur le front; Mais ce qui plus redoubla mon service ,

C'est qu'elle avoit un visage sans art.

a, Var. ; fresche, — b. Var. : Amour,

270 Sonnets

La femme laide est belle d*artifice.

La femme belle est belle sans du fard.

MADRIGAL IIL

Depuis le jour que je te vy, maistresse,'!

Tu as passé deux fois auprès de moy, L'une muette et d'un visage coy, Sans daigner voir quelle estoit ma tristesse;

L'autre pompeuse en habit de déesse , Belle pour plaire aux délices d'un rôy, Tirant de rœil tout à l'entour de toy, Dessous {a) ton voile, une amoureuse presse.

Je pensois voir Europe sur la mer Et tous les vents en ton voile enfermer, Tremblant de peur, en te voyant (b)s\ belle, Que quelque aieu ne te ravist aux deux

Et ne te fist une essence immortelle.

Si tu m'en crois, fuy l'or ambitieux.

Ne porte au chef une coiffure telle :

Le simple habit, ma dame, te sied mieux.

Vin.

L'astre divin qui d'aimer me convie' Tenoit du ciel la plus haute maison , Le jour qu'Amour me mit en sa prison Et que je vey ma liberté ravie.

Depuis ce temps j'ay perdu toute envie De me ravoir, et veux que la poison Qui corrompit mes sens et ma raison Soit désormais maistresse de ma vie.

Je veux pleurer, sanglotter et gémir.

Passer les jours et les nuicts sans dormir, Haïr moy-mesme et de tout me distraire,

a. Var. : Pour voir. -^ b, Var. : te regardant.

Et devenir un sauvage animal.

Que me vaudroit de faire le contraire, Puis que mon astre est cause de mon mal ?

Le premier jour que Theureuse avanture Conduit vers toy mon esprit et mes pas, Tu me donnas pour mon premier repas Mainte dragée et mainte confiture.

Jalouse après de si douce pasture, En mauvais goust tu changeas tes appas, Et pour du sucre^ ô cruelle ! tu m'as Donné du fiel qui corrompt ma nature.

Le sucre doit pour sa douceur nourrir; Le tien m'a fait cent mille fois mourir, Tant il se tourne en fascheuse amertume.

Ce ne fut toy, ce fut le Dieu d'aimer.

Qui me deceut, poursuivant sa coustume D^entre-mesler le doux avec l'amer.

Adieu, cheveux, liens ambitieux,- Dont l'or frizé me retint en service , Cheveux plus beaux que ceux que Bérénice Loin de son chef envoya dans les cieux.

Adieu miroer. qui fais seul glorieux Son cœur trop fier d'amoureuse malice ; Amour m'a dit qu'autre chemin j'apprisse.

Et pource, adieu^ belle bouche et Deaux yeux.

Trois mois entiers d'un désir volontaire Je vous servy, et non comme forçaire Qui par contrainte est sujet d'obeïr.

Comme je vins je m'en revais, maistrcssc ; Et toutesfois je ne te puis haïr :

Le cœur est oon, mais la fureur me laisse.

272 Sonnets

Çj uand tu portois l*autre jour sur ta teste ^^Un verd laurier, estoit-ce pour monstrer Qu'homme si fort ne se peut rencontrer Dont la victoire en tes mains ne soit preste,

Ou pour monstrer ton heureuse conqueste De m'avoir fait en tes liens entrer, Dont je te pri' me vouloir despestrer?

Peu sert le bien que par force on acqueste

Soit le laurier de ton front le séjour ; Le rosmarin, hélas ! que l'autre jour Tu me donnas me devoit faire saige (a).

C'estoit congé que je pren maugré mey :

Car de vouloir résister contre toy, Astre divin , c'est estre sacrilège.

Je haïssois et ma vie et mes ans; Triste, j'estois de moy-mesme homicide.

Mon cœur en feu, mon œil estoit humide , • Les cieux m'estoient obscurs et desplaisans ;

Alors qu'Amour, dont les traits sont cuisans. Me dit : « Ronsard (^), pour avoir un bon guide. De l'astre sainct qui maistre te préside Peins le pourtrait au milieu de tes gans.»

Sans contredit à mon Dieu j'obey.

J'ay bien cogneu qu'il ne m'avoit trahy:

Car, dés le jour que je fey la peinture.

Heureux je vey prospérer mes desseins.

Comment n auroy-je une bonne aventure.

Quand j'ay tousjours mon astre entre les mains ?

a. Vax. :

Le laurier est aux victoires duisant, Le rosmarin dont tu m'as fait présent Désespéré m'a fait lever le siège, b.yax : Amy.

XIII (i).

Est-ce le bien que tu me rens d'avoir Prins dessous moy ta docte nourriture ?

Ingrat disciple et d'estrange nature, Pour mon loyer me viens-tu décevoir ?

Tu me devois garder à ton povoir De n*avaller Pamoureuse pasture, Et tu m'as fait sous douce couverture Dedans le cœur la poison recevoir*

Tu me parlas le premier de ma dame ; Tu mis premier le souffre dans ma flame, Et le premier en prison tu me mis.

Je suis vaincu; aue veux-tu que je face, Puisque celuy qui doit garder la place Du premier coup la rend aux ennemis ?

A mon retour (hé! je m'en désespère) Tu m'as receu d'un baiser tout glacé , Froid, sans saveur, baiser d'un trespassé , Tel que Diane en donnoit à son frère ,

Tel qu'une filte en donne à sa grand' mère , La fiancée en donne au fiancé, Ny savoureux, ny moiteux, ny pressé.

Et quoy ! ma lèvre est-elle si amere ?

Hà ! tu devrois imiter les pigeons , Qui bec en bec de baisers doux et lonss Se font l'amour sur le haut d'une souche.

Je te suppli'. maistresse, désormais , Ou baise-moy la saveur en la bouche , Ou bien du tout ne me baise jamais.

I. Il parle à $on cœur. — Ce sonnet et le suivant se trouvent , en 1 5 78 , parmi les Amours diverses.

Ronsard. — I. 18

274 Sonnets

Pour retenir un amant en servage Il faut aimer, et non dissimuler ; De mesme flame amoureuse brusier, Et que le cœur soit pareil au langage ;

Tousjours un ris , tousjours un bon visage Tousjours s'escrire et s*entre^onsoler; Ou qui ne peut escrire ny parler A tout le moins s'entre-voir par message.

Il faut avoir de TamY le pourtraict, Cent fois le jour en reoaiser le traict ; Que d'un plaisir deux âmes soient guidées ,

l)cux corps en un rejoinçts en leur moitié.

Voila les pomcts qui gardent Tamitié, Et non pas vous, qui n'aimez qu'en idées.

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