ELEGIE DU POÈTE A EURYMEDON
Prince, de qui le nom m'est vénérable et sainct , Amour ainsi que vous aux liens me contraint {a) ; De penser en penser me fait nouvelle guerre.
A la chiorme amoureuse ainsi que vous m'enferre. Nous sommes compagnons , bien-heureux quand je voy Celuy qui est mon maistre esclave comme moy.
Amour, je t'aime bien, qui sans respect égales
^a. Var. : En servage m* estreinU
i . Tiresias le devin , qui perdit la veue pour avoir veu Pallas nue dans une fontaine. (Mar.)
26o Les Vers d'Eurymedon
Aux moindres qualitez les qualitez royales, Et qui rens un chascun sujet à ta grandeur, Aussi bien le seigneur comme le serviteur.
Les hommes ne sont faits de matières contraires : Nous avons comme vous des nerfs et des artères, Nous avons de nature un mesme corps que vous, Chair, muscles et tendons, cartilages et pouls, Mesme cœur, mesme sang, poumons et mesme veines, Et souffrons comme vous les plaisirs et les peines.
Un rocher n'aime point, un chesne nv la mer; Mais le propre sujet des hommes, c'est a'aimer. Aimer, haïr, douter, avoir la fantasie Tantost chaude d'amour, tantost de jalousie ; Vouloir vivre tantost, tantost vouloir mourir ; Resver, penser, songer, à par-soy discourir; Se donner, s'engager, se condamner soy-mesme ; Se perdre , s'oublier, avoir la face blesme.
Vouloir ouvrir la bouche et n'oser proférer, Espérer à crédit et se désespérer ; Cacher sous un glaçon des fiâmes allumées, S'alambiquer l'esprit, se paistre de fumées ; Dessous un front jo)reux avoir le cœur transi , Avoir la larme à 1 œil , s'amaigrir de souci ; Voila les fruits qu'Amour de son arbre nous donne. Dont ny fueilles, ny fleur, ny racine, n'est bonne ; Le tige en est amer, qui corrompt nostre corps, Amer par le dedans, amer par le dehors.
Et, bref, amer par tout, comme ayant son lignage De la mer, et nourry dans un désert sauvage.
On dit , lors que Venus de son fils accoucha, Que Jupiter au ciel contre elle se fascha.
Jugeant, à voir l'enfant seulement à la face. Que bien tost il perdoit toute l'humaine race. Venus, pour le sauver, le cacha dans les bois. La renarde une fois, la louve une autre fois, Et l'ourse l'alaitta, humant sa nourriture Des bestes dont le laict est aigre de nature. D'un vivre si amer cest enfant se repeut,
ET CaLLIRÉE. 261
Gardant les qualitez du mesme laict qu'il beut.
Or, si tost qu'il fut grand (un dieu ne tarde à croistre) Et qu'il peut empoigner Tare de la main senestre, Luy-mesme, sans patron, allant par les forets, Se feit un arc de fresne et des traicts de cyprès. Et façonna ses mains, à tirer ignorantes.
Premier contre les cerfs et les tiches errantes.
Des bois vint aux citez tirer droict aux humains. Ha ! qu'il a maintenant bien certaines les mains 1 Son arc n'est plus faultier, sa flèche est advisèe , Qui mire droict au cœur sans y prendre visée ; Son arc n'est plus de bois, ses traicts ny son carquois. Il est d'or maintenant, dont il blesse les roys.
Celuy, pour triompher d'une rare conqueste, A mis, victorieux, ses pieds sur vostre teste ; Et, auand moins vous pensiez qu'il vous peust surmonter, Desaaignant vos grandeurs, vous est venu douter.
Rien ne vous a servy longuement vous défendre, Ny vostre cœur revesche indocile à se rendre ; Rien ne vous ont servy Diane ny ses ars, Qu'Amour ne vous enroolle au rang de ses soldars , ET, suivant en son camp le chemin qu'il enseigne. Ne vous face porter devant tous son enseigne.
Celuy d'un beau désir le cœur vous anima , En vos veines le soulfre amoureux alluma; Celuy vous dérouilla {a) la honte de jeunesse. Vous apprit ces beaux noms d'Aimer et de Maistresse, Vous apprit à la fois à rougir et blesmir.
Passer les jours en pleurs et les nuicts sans dormir.
Aussi pour recompense il vous donne une dame Dont le corps si parfait sert de tesmoin que l'ame Est parfaite et divine, et qu'elle a dans les cieux Prise son origine entre les plus beaux dieux. L'honneur, comme un soleil , son beau front environne, Et toutes les vertus luy servent de couronne.
Les astres de ses yeux, les roses de son teint,
a, Var. : desvoila.
262 Les Vers d'Edrtmedon
Ses cheveux, mais des rets doot Anoor vous estreint, L'yvoire de ses mains , sa bouche toute pleine De perles, de rubis et d'une douce haleine , De sa beauté tout seul ne vous font désireux : Un homme est un rocher s'il n'en est amoureux.
Vous n'estes pas marrv ny jaloux qu'on regarde Au plus haut de l'esté le beau soleil qui darde Ses rayons sur chacun : il a tant de clarté Qu'il peut sur tout le monde espandre sa beauté. Sans rien perdre en donnant, et plus il continue A départir sa flame , et moins se diminue.
Amsi , Prince courtois, vous n'estes envieux Si , voyant sa beauté , j'en contente mes yeux , J'en dérobe un rayon pour soustenir ma vie:
Car la voir seulement est toute mon envie.
Les yeux de Cupidon d'un bandeau sont couverts, Les vostres à choisir sont prompts et bien ouverts. Vostre sain jugement vous a poussé d'eslire La meilleure partie et refuser la pire ; Entre mille beautez choisir vous avez sceu Sur toutes la plus belle, et n'estes point deoeu.
prudent jugement en un jeune courage!
Je m'asseurois tousjours. voyant vostre visage Melancholique et plein (l'imagination, Que vous seriez heureux en vostre élection.
Je ne suis esbahi si en vostre jeunesse Avez esté gaigné d'une teUe princesse, Quand moy, qui des amours ay passé la saison , Qui ay morne le sang, le chef demy-grison.
Dés long temps j'en avois toute l'ame blessée, Et le traict seulement vivoit en ma pensée.
J'estois de la servir soigneux et curieux : Aussi bien que les roys les peuples ont des yeux.
Ma fortune en bon-heur passe la vostre. Prince. Que vous sert maintenant vostre riche province. Que vous sert vostre sceptre et vostre honneur royal? Cela ne peut guérir en amour vostre mal , Cela ne refroidit le feu qui vous allume,
ET CALLIRÉB. 263
Où je suis soulagé psir ie bien de ma plume.
Qui , deschargeant mon cœur de rniUe affections, Emporte dans ie vent toutes mes passions.
Elle est mon secrétaire, et, sans mendier qu'elle, Je luy dy mes secrets; je La trouve fidelle, Et soulage mon mal de si douce façon Que rien contre Tamonr n'est boa que la chanson. La Muse est mon confort, (]ui de sa voix eivchante ( Tant son charme est puissant ) l'Amour quand elle germe de Venus ! enfant idalien , [chante.
Soit que tu sois des dieux le dieu le plus ancien, Que le ciel soit ton père et la mer ta nourrice , Que tu sois citoyen a'Amathonte ou d'Eryce, Vien demeurer en France, et soulage l'ardeur De mon Prince, qui vit sujet de ta grandeur.