ROBERT GARNIER
Prince des po€tes tragicques.
Sonnet.
'u gravois dans le ciel les victoires de France, Et de nos roys sceptrez ta lyre se paissoit, Quand ce monarque Amour, qu'elle ne cognoissoit , Eut vouloir de luy faire entonner sa puissance.
Bruslant de ce désir, une flèche il eslance Que ta jeune poitrine imprudente reçoit; Puis, comme le travail en flattant te déçoit. Tu te plais à chanter le cruel qui t'offence.
Son nom, oui ne rouloit sur le parler françois , Maintenant plus enflé par ta saillarde voix Remplit l'air estranger de sa fameuse gloire ;
Si que luy, amorcé de ce premier honneur, Frappe tous ceux qu'il voit dedans Pégase boire , Pour trouver (mais en vain) encor un tel sonneur.
LE SECOND LIVRE
DE
Elégie a son livre.
on fils , si tu sçavois ce Qu'on dira de toy, Tu ne voudrais jamais déloger de chez moy, Enclos en mon estude, et ne voudrois te faire User ny fueilleter aux mains du populaire, seras party sans jamais retourner, Ifte faudra bien loin de mes yeux séjourner : « Car, ainsi que le vent sans retourner s'envole , « Sans espoir de retour s'eschappe la parole. Ma parole, c'est toi, à qui ae nuict et jour J'ay conté les propos que m'a tenus Amour, Pour les mettre en ces vers qu'en lumière tu portes , Crochetant maugré nipy de ma chambre les portes, Pauvret! qui ne sçais pas que les petits enfans De la France ont le nez plus subtil qu'elephans. Donc, avant que tenter le hazard du naufrage.
142 Amours.
Voy du port la tempeste et demeure au rivage : On se repend trop tard quand on est embarqué.
Tu seras assez tôt des médisans moqué DVeux, et de hausse-becs, et d'un branler de teste. a Sage est celuy qui croit à qui bien l'admoneste.
Tu sçais (mon cher enfant) que je ne te voudrois Ni tromper, ni moquer. Grandement je faudrois, Et serois engendré d'une ingrate nature , Si je voulois trahir ma propre geniture :
Car tel que je te voy n'agueres je te fis, Et je ne t'aime moins quiin père aime son fils.
Quoy ! tu veux donc partir; et tant plus je te cuide Retenir au logis , plus tu hausses la bride.
Va donc, puisqu'il te piaist ; mais je te suppliray De respondre a chacun ce aue je te diray.
Afin que toi (mon fils) earoes bien en l'absence De moy, le pefe tien, l'nonneur et l'innocence.
Si quelque dame honneste et gentille de cœur (Qui aura l'inconstance et le change en horreur) Me vient en te lisant d'un gros sourcil reprendre Deguoy je ne devois abandonner Cassandre, Qui la première au cœur le trait d'Amour me mit, Et que le bon Pétrarque un tel péché ne fit.
Qui fut trente et un an amoureux de sa dame Sans qu'une autre jamais luy peust eschauffer j'ame , Respons-luy, je te pri' , aue Pétrarque sur moy N'avoit authorité de me aonner sa loy, Ny à ceux qui viendroyent après luy, pour les faire Si long temps enchainez sans leur lien desfaire. Luy mesme ne fut tel : car, à voir son escrit, Il estoit éveillé d'un trop gentil esprit Pour estre sot trente ans, abusant sa jeunesse Et sa Muse au giron d'une vieille maistresse ; Ou bien il jouyssoit de sa Laurette, ou bien Il estoit un grand fat d'aimer sans avoir rien; Ce que je ne puis croire, aussi n'est-il croyable. Non , il en jouyssoit; puis la fit admirable, (( Chaste, divine, saincte; aussi tout amant doit
Second Livre. 143
« Louer celle de qui jouyssance il reçoit:
a Car ceiuy qui la blasme après la jouyssance
« N'est homme, mais d'un t^re il a prins sa naissance.
Quand quelque jeune iiUe est ad commencement Cruelle, dure, fiere, à son premier amant, Hé bien ! il faut attendre : il peut estre qu'une heure Viendra, sans y penser, qui la rendra meilleure. Mais , quand elle devient, sans se <:hanger nn jour, Plus dure et plus rebelle et plus rude en amour. Il s'en faut esloigner, sans se rompre ta teste De vouloir adoucir une si ^otte beste.
Je suis de tel advis ; me blasme de ceci , M'estime qui voudra; mais la chose est ainsi.
Les femmes bien souvent sont causes que nous som- Inconstants et légers , amadouans les hommes [ mes D'un espoir enchanteur, les tenants quelquefois, Par une douce ruse, un an, ou deux, ou trois. Dans les liens d'amour, sans aucune allégeance; Cependant un valet en aura jouyssance , Ou bien quelque mignon dont on ne se dout'ra Sa faux en la moisson secrètement mettra ( j). Et si ne laisseront , je parle des rusées Oui ont au train d'amour leurs jeunesses usées (C'est bien le plus grand mal qu'un homme puisse avoir Que servir une femme accorte à décevoir ) , D'enjoindre des labeurs qui sont insupportables , Des services cruels, des tasches miseraoles : Car, sans avoir esgard à la simple amitié.
Aux prières, aux cœurs, cruelles, n'ont pitié De leurs pauvres servans, tant elles font les braves , Qu'un Turc n'a de pitié de ses valets esclaves. IiTaut vendre son bien, il faut faire presens De chaines, de carquàns , de diamans luysans ;
a. Var. :
Ou bien quelque badin emportera ce bien Que U fidcle amy à boa droit cuidoit sien.
144 Amours.
Il faut donner la perle et Phabit magnifique,
Il faut entretenir la table et la musique,
Il faut prendre querelle, il faut les supporter.
Certes, )'aimeroy mieux dessus le dos porter
La hotte pour curer les estables d'Ausée
Que me voir serviteur d'une dame rusée.
« La mer est bien à craindre, aussi est bien le feu ,
« Et le cie) quand il est de tonnerres esmeu.
(c Mais trop plus est à craindre une femme clergesse ,
« Sçavante en l'art d'amour, quand elle est tromperesse :
a Par mille inventions mille maux elle fait,
« Et d'autant qu'elle est femme, et d'autant qu'elle
Quiconque fut le Dieu qui la mit en lumière, [sçait.
lÎTut premier auteur d'une grande misère.
Il falloit par presens consacrez aux autels Acheter nos enfans des grands dieux immortels , Et non user sa vie avec ce mal aimable , Les femmes, passion de l'homme misérable , Misérable et chetif, d'autant qu'il est vassal , Vingt ou trente ans qu'il vit, d'un si fier animal. Mais , je vous pri', voyez comme par fines ruses Elles sçavent trouver mille feintes excuses , Après qu'ell' ont failly. Voyez Hélène après Qu'Ilion fut bruslé de la flamme des Grecs, Comme elle amadoua d'une douce blandice Son badin de mary, qui pardonna son vice , Et qui plus que devant de ses yeux fut épris, Qui scintilloient encor les amours de Paris.
ulyss', qui fut si caut, bien qu'il sceut qu'une trope De jeunes poursuyvans baisassent Pénélope, Dévorant tout son bien, si est-ce qu'il brusloit D'embrasser son espouse, et jamais ne vouloit Devenir immortel avec Circe la belle, Pour ne revoir jamais Pénélope, laquelle , Pleurant , luy rescrivoit de son fascheux séjour, Pendant que, luy absent, elle faisoit l'amour; Si bien que le dieu Pan de ses jeux print naissance (D'elle et de ses muguets la commune semence),
Second Livre. 145
Envoyant tout exprès, pour sa commodité, Le fils chercher le père en Sparte la cité.
« Voila comment la femme avec ses ruses dente a L'homme, de qui Tesprit toute beste surmonte.
Quand un jeune homme peut heureusement choisir Unebelle maistresse eslue à son plaisir.
Soit de haut ou bas lieu , pourveu qu'elle soit fille Humble, courtoise, honneste, amoureuse et gentille. Sans fara , sans tromperie , et qui sans mauvaistié Garde de tout son coeur une simple amitié.
Aimant trop mieux cent fois à la mort estre mise Que de rompre sa foy quand elle Ta promise, Illa faut bien aimer tant qu'on sera vivant.
Comme un rare joyau qu'on trouve peu souvent. « CeluY certainement mérite sur la teste « Le feu le plus ardent d'une horrible tempeste, (( Qui trompe une pucelle , et mesmement alors a Qu'elle se donne à -nous et de cœur et de corps. »
N'est-ce pas un erand bien, quand on fait un voyage. De rencontrer quelqu'un qui d un pareil courage Veut nous accompagner et comme nous passer Les chemins, tant soient-ils fascheux à traverser ? Aussi n'est-ce un grand bien de trouver une amie Qui nous ayde à passer ceste chetive vie , Quij sans estre fardée ou pleine de rigueur, Traitte fidèlement de son amy le cœur ?
Dy-leur, si de fortune une belle Cassandre Vers mov se fiist monstrée un peu courtoise et tendre. Un peu aouce ettraitable, et soigneuse à guérir Le mal dont ses beaux yeux dix ans m'ont fait mourir, Non seulement du corps, mais, sans plus, d'une œillade Eust voulu soulager mon pauvre cœur malade , Je ne l'eusse laissée, et m'en soit à tesmoin Ce jeune enfant ailé qui des amours a soin.
Mais voyant que tousjours elle marchoit plus fiere, Je desliay du tout mon amitié première , Pour en aimer une autre en ce pays d'Anjou , Où maintenant Amour me détient sous le jou, Ronsard. — I. 10
146 Amours.
Laquelle tout soudain je ouitteray, si elle
M'est, comme fut Cassandre, orgueilleuse et rebelle,
Pour en chercher une autre , à nn de voir un jour
De pareille amitié recompenser m 'amour,
Sentant l'affection d'une autre dans moy-mesme :
« Car un homme est bien sot d'aimer si on ne l'aime.»
Or' si quelqu'un après me vient blasmer de quoy Je ne suis plus si grave en mes vers que j'estojr A mon commencement , auand l'humeur pindarique Enfloit empoulément ma Douche magnifique, Dv-luy que les amours ne se souspirent pas D un vers hautement grave, ains d'un beau stile bas, Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle, L'ingénieux Ovide et le docte Catulle.
Le fils de Venus hait ces ostentations ; II suffit qu'on luy chante au vray ses passions^ Sans enflure ny tard , d'un mignard et doux stile^ Coulant d'un petit bruit comme une eau qui distile. Ceux qui font autrement , ils font un mauvais tour A la simple Venus et à son fils Amour.
S'il advient quelque jour que d'une voix hardie J 'anime l'eschafaut par une tragédie Sententieuse et grave, alors je feray voir Combien peuvent les nerfs de mon petit sçavoir. Et si quelque furie en mes vers je rencontre, Hardy j'opposeray mes muses à l'encontre, Et feray resonner d'un haut et grave son (Pour avoir part au bouc) la tragique tançon. Mais ores que d'Amour les passions je pousse , Humble, je veux user d'une Muse plus douce.
Non ! non I je ne veux pas que , pour ce livre-ci. J'entre dans une escole, ou qu'un régent aussi Me lise pour parade ; il suffît si m'amie Le toucne de la main dont elle tient ma vie : Car je suis satisfait si elle prend à gré Ce labeur que je voue à ses pieds consacré.
[ Et à celles qui sont de nature amiables Et qui jusqu^à la mort ne sont point variables. ]
Second Livre. 147