‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 85 sur 227 · IC · texte numérisé non relu

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Mon Tyard , on disoit à mon commencement Que l'estois trop obscur au simple populaire ; Mais aujourd'hui l'on dit que je suis au contraire. Et que je me desments parlant trop bassement.

Toy, de qui le labeur enfante doctement Des livres immortels , dy-moy, que doy-je faire ? Dy-moy (car tu sçais tout) comme doy-je complaire A ce monstre testu, divers en jugement ?

Quand j'escris hautement il ne veut pas me lire, Quand j'escris bassement il ne fait que mesdire. De quels liens serrés ou de quel rang de clous

Tiendray-je ce Proté ^ qui se change à tous coups ? Tyard, je t'enten bien : il te faut laisser dire, Et nous rire de luy comme il se rit de nous.

MADRIGAL (a).

Docte Butet. qui as monstre la voye Aux tiens ae suivre Apollon et son chœur, ?ui le premier t'espoinçonnant le cœur, ë fit chanter sur (es monts de Savoye , Puis que l'amour à la mort me convoyé, Dessur ma tombe (après que la douleur M'aura tué) engrave mon malheur De ces sept vers que pleurant je t'envoye :

celuy qui gist sous geste tombe igy Aima première une belle Cassandre,

1. Il escrit ce sonnet à Pontus de Tyard, homme des plus doctes, principalement es mathématiques, philosophie et poésie , mort en 1 662 evesque de Ghalons , comte et pair de France, âgé de quelque 82 ans. (B.)

2. Ge madrigal s'adresse à Marc Glaude de Butet , gentilhomme savoisien, poète et philosophe. (B.)

148 Amours.

Aima seconde une Marie aussi,

Tant en amour il fut facile a prendre.

De la PREMIERE IL EUT LE CŒUR TRANSI, De LA SECONDE IL EUT LE CŒUR EN CENDRE ^ Et SI DES DEUX IL n'eust ONCQUES MERCY.

ÏI.

Marie , vous avez la joue aussi vermeille Qu'une rose de may ; vous avez les cheveux De couleur de chastaigne, entrefrisez de nœuds, Gentement tortillez tout autour de l'oreille.

Quand vous estiez petite , une mignarde abeille Dans vos lèvres forma son nectar savoureux , Amour laissa ses traits dans vos yeux rigoureux, Pithon vous fit la voix à nulle autre pareille.

Vous avez les tetins comme deux monts de lait , Qui pommelent ainsi qu'au printemps nouvelet Pommelent deux boutons que leur cnâsse environne.

De Junon sont vos bras, des Grâces vostre sein; Vous avez de l'Aurore et le front et la main , Mais vous avez le cœur d'une fiere Lionne.

CHANSON (>)

Petite pucelle angevine , Qui m'as d'un amoureux souris Tiré lé cœur de la poitrine , Puis, dés le jour que tu le pris.

Tu l'enfermas contre raison Dans les liens de ta prison.

Ainsi perdant la jouissance

1 . 11 se plaint en ceste chanson des rigueurs de sa dame, et d'un seigneur qui luy fait l'amour. C'estoit Charles de Pisseleu, qui fut depuis evesque de Condon, sien parent, de la maison des ducs d'Estampes. (B.)^

Second. Livre. 149

De sa première liberté >

Il est sous ton obeyssance

Si misérablement tTiaité y

Qu'un fier lyon plein de rigueur .

Auroit pitié de sa langueur.

Mais toy, plus fiere et plus cruelle Qu'un roc pendu dessus la mer.

Tu deviens tous les jours plus belle Du mal qui le fait consommer, Ornant ta beauté de le voir Languir en prison sans espoir.

Non seulement, tant tu es rude , Tu fais mon coeur languir à tort. Par une honneste ingratitude Me donnant une lente mort, Voyant pasmer en triste esmoy Dans ta prison mon cœur et moy.

Mais, en lieu d'un sacré poète'

?ui si haut chantoit ton honneur, u as nouvelle amitié faite Avecques un nouveau seigneur, Qui maintenant tout seul te tient, ETplus de moy ne te souvient.

Et, fille trop jeune et trop nice , Tu ne sçais encore que c'est De faire aux grands seigneurs service, Qui en amour n'ont point d'arrest.

Et qui suivent sans loyautez En un jour dix mille beautez.

Si tost qu'ils en ont une prise.

Ils la délaissent tout exprés.

Afin Qu'une autre soit conquise Pour la laisser encor après.

Et n'ont jamais autre plaisir Que de changer et de choisir.

[Celui qui ores est ton maistrê Et oui te tient comme vainqueur Te laissera demain peut-estre,

150 Amours.

Et je le voudrais de bon cœur; Si le ciel de novs a souci , Puisse arriver demain ainsi !]

Le ciel , qui les vices contemple y Punist les traistres amoureux ; Anaxarete en est l'exemple , Qui devint rocher malheureux , Perdant sa vie pour avoir Osé son ami décevoir {a).

Jodelle(>), l'autre jour Tenfant de Cytherée Au combat m'appela^ courbant son arc turquois; Et lors , comme hardi , le vesti le harnois . Pour avoir contre luy la chair plus asseuree.

Il me tira premier une flèche acérée Droit au cœur, puis une autre , et puis tout à la fois Il décocha sur moy les traits de son carquois , Sans qu'il eust d'un seul coup ma poitrine enferrée.

Mais quand il vid son arc de flèches desarmé , Tout despit s'est luy-mesme en flèches transformé ! Puis en moy se rua d'une puissance extresme.

Quand je me vy vaincu , je me desarmay lors , Car rien ne m'eust servi de m'armer par dehors, Puis que mon ennemy estoit dedans moy-mesme.

a, Var. :

Le ciel, qui les amants contemple, Sçait les parjures rechercher; Anaxarete en sert d'exemple.

Qui fut changée en un rocher.

Portant la semblable rigueur Au rocher qu'elle avoit au cœur,

I . Il escrit ce sonnet à Estienne Jodelle , Parisien , poëte latin et françois. C'est une imitation d'Anacréon. (B.)

Second Livre. 151

Le yingtlesme d'avril , couché sur l'herbelette , Je vy, ce me sembloit, eo dormant, un chevreuil Qui çâ , qui là marchoit où le menoit son vueil , Foulant les belles fleurs de mainte gambelette.

Une corne et une autre encore nouvelette Enfloit son petit front d'un gracieux orgueil; Comme un soleii luisoit par les prés son bel œil , Et un carquan pendoit sus sa gorge douillette.

Si tost <|ue je le vy, je voulu courre après, Et luy <\m m'avisa print sa course es forests, Où, se mocquant de moy, ne me voulut attendre;

Mais en suivant son trac , je ne m'avisay pas D'un piège entre les fleurs , qui me lia les pas : Ainsi pour prendre autniy moy-mesme me £s prendre.

Ce-pendant que tu vois le superbe rivage De la rivière tusque et le mont Palatin , Et que l'air des Latins te Cait parler latin , Changeant à l'estranger ton naturel langage,

Une (ille d'Anjou me détient en servage; Ores baisant sa main et ores son tetin , Et maintenant ses yeux endormis au matin , Je vv (comme Ton dit) trop piu^heureux que sage.

TU diras à Magny, lisant ces vers icy :

C'est grand cas que Ronsard est encore amoureux! Mon Bellay (1)7 je le suis et le veux estre aussi ,

Et ne veux confesser qu'Amour soit malheureux ,

I. Il addresse ce somiet à Joachîm du Bdlay, qui mourat subitement le premier jour de Tan, au matin, 1 5 (9i sy^nt veillé fort tard la soirée à composer. Or, il luy reKrivoit ce sonnet lorsque du Bellay estoit à Rome avec le cardinal du Bellay son cousin , et qu'il prenoit plaisir à composer ses Amours en ven latins. (B.)

152 Amours.

Ou , si c'est un malheur, baste , je délibère De virre malheureux en si belle misère.

Douce i belle, gentille et bien-flairante Rose, Que tu es à bon droit à Venus consacrée !

Ta délicate odeur hommes et Dieux recrée.

Et bref, Rose, tu es belle sur toute chose.

La Grâce pour son chef un chapelet conliposè De ta feuille, et tousjours sa gorge en est parée; Et mille fois le jour la gave Cytherée De ton eau pour son fard sa belle joue arrose.

Ha Dieu ! (jue je suis aise alors que je té voy Esclore au poinct du jour sur Tesome à requoy, Aux jardins de Bourgueil, près d un bois solitaire 1

De toy les nymphes ont les coudes et le sein , De toy PAurore emprunte et sa joue et sa ma Et son teint ceste la qui d'Amour est la mère.

MADRIGAL

Prenez mon cœur, dame, prenez mon cœur, Prenez mon cœur, je vous Tofire . ma dame; Il est tout vostre, et ne peut d'autre femme. Tant vostre il est , devenir serviteur,

Doncques si, vostre, il meurt vostre en langueur; Vostre à jamais, vostre en sera le blâme; Et si là bas on punira vostre ame Pour ce malfait d'une injuste ricueur.

Quand vous seriez quelque fille d'un Scythe^ Encor l'amour, qui les tigres incite.

Vous forceroit de mon mal secourir.

Mais vous, trop plus au'une tigresse fière.

Las ! de mon cœur vous êtes la meordrière.

Et ne vivez que de le voir mourir (a).

«. Var., qui du Sonnet a fait un Madrîgaf :

Vousflechiroit; mais trop crucUancnt

MADRIGAL

Mon docte Peletier(«), le temps léger s'enfuit; Je change nuict et jour de poil et de jeunesse Mais je ne change pas Tamour d'une maistresse , Qui dedans mov collée éternelle me suit, ^'oy qui es des enfance en tout sçavoir instruit (Si de nostre amitié Tantique nœud te presse] . Comme sage et plus vieil , donne-mov quelque adresse Pour éviter ce mal qui ma raison seauit.

Aide-moy, Peletierj si par philosophie Ou par le cours des cieux tu as jamais appris Un remède d'amour, dy-lc moy, je te prie :

Car bien qu'ores au ciel ton cœur soit élevé, Si tu as quelquefois d'une dame esté pris, Eh! pour Dieu, conte-moi comme tu t'es sauvé {a)\

CHANSON

e veux chanter en ces vers ma tristesse, Car autrement chanter je ne pourrois,

Da frein d* amour vous me serrez les resnes.

Et me gesnez de tourment sur tourment.

Me reperçant d'amoureuses alesnes.

Pour tesmoignçr qu£ du commencement L'homme nasquit de rochers et de chesnes,

a. Var., qui du sonnet a fait un madrigal :

De V arbre à Jupiter, qui fut jadis en prix, . {De nos premiers ajeuls la vieille prophétie) Tu auras à bon droit la couronne et le pris D'avoir par le conseil de tes doctes escris Sauvé de ton amy la franchise et la vie.

I. Il adresse ce sonnet à Jacques Peletier du Mans, doceur en médecine, homme de nostre temps des mieux versez ^n poésie et mathématiques. (B.)

154 Amours.

Veu que je suis absent de ma maistresse; Si je chantois autrement je mourrois.

Pour ne mourir il faut donc que je chante En chants piteux ma plaintive lancueur, Pour le départ de ma maistresse absente, Qui de mon sein m'a desrobé le cœur.

Desja l'esté et Cercs la blétiere (i) , Ayant le front orné de son présent , Ont ramené la moisson nourricière Depuis le temps que mort je suis absent

De ses beaux yeux , dont la lumière belle Seule pourroit guerison me donner, Et, si j'estois la bas en la nacelle, Me pourroit faire au monde retourner.

Mais ma raison est si bien corrompue Par une fausse et vaine illusion ,

gue nuict et jour je la porte en la veue , t sans la voir j'en ay la vision.

Comme celu^ qui contemple les nues , Pense aviser mille formes là sus , D'hommes , d'oiseaux , de chimères cornues , Et ne voit rien , car ses yeux sont deceus.

Et comme cil qui , d'une haleine forte , En haute mer, à puissance de bras Tire la rame , il 1 imagine torte , Rompue en l'eau, toutesfois ne l'est pas,

Ainsi je voy d'une veue trompée Celle qui m'a tout le sens dépravé ,

Sui , par les yeux dedans l'ame frapée , ^a vivement son pourtrait engravé.

Et soit que j'erre au plus haut des montagnes, Ou dans un bois, loin de gens et de bruit.

Ou dans les prés, ou parmy les campagnes.

Toujours à 1 œil ce beau pourtrait me suit.

Si j'aperçoy quelque champ qui blondoye

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