XXXI IL
telle, gentille, honneste, humble et douce Marie, >Qui mon cœur en vos yeux prisonnier détenez. Et qui par monts j par vaux, comme esclave menez De vostre blanche main ma prisonnière vie ,
He! quantesfois le jour me prend-il une envie De rompre vos liens ; mais plus vous me donnez
û. Var.
Mon corps n'est point ny de terre, ny d'eau, Ny d'air léger; il est fait d'un flambeau Qui se consume, et n est jamais en cendre»
1. Le commencement de ce sonnet ^tiûiît à l'imitatio» d'une ode d'Anacreon, àttitcigalh; (fi.)
Second Livre. 177
Espoir de liberté, plus vous m'emprisonnez L'ame , qui languiroit sans vous estre asservie.
Hà I je vous aime tant que je suis fol pour vous! J'ay perdu ma raison , et ma langue débile Au milieu des propos vous nomme à tous les coups,
Vous, comme son suject, sa parole et son stile, Et qui parlant ne fait qu'interpréter sinon Mon esprit qui ne pense en rien qu'en vostre nom.
MADRIGAL (i).
Comment au départir adieu pourroy-je dire, Duquel le souvenir tant seulement me pâme ? Adieu , ma chère vie ; adieu , ma seconde ame , Adieu , mon cher souci , pour qui seul je souspire;
Adieu le bel object de mon plaisant martvre , Adieu , bel œil divin qui m'englace et m'enffame; Adieu, ma douce glace; adieu ^ ma douce flame ; Adieu, par oui je vis et par qui je respire,
Adieu, belle, numble, nonneste et gentille maistresse; Adieu les doux liens où vous m'avez tenu , Maintenant en travail , maintenant en liesse. Il est temps de partir, le jour en est venu {a).
a, Var. (trois vers ajoutés dans les éditions posthumes) :
Le besoin importun, non le désir, me presse.
Le désir ne sçauroit desloger de son lieu :
Le pied vous laisse bien, mais le cœur ne vous laisse»
I . L'autheur appelle madrigals les sonnets qui ont plus de quatorze lignes, comme cestuy-cy. C'est un mot italien qui vient de mandra, oui signifie troupeau. Ce sont cl ansons^ sans contrainte de lignes ordonnées , que chantent les pas-: teurs à plaisir. [La plus grand part des madrigals dans les Italiens , qui en sont les maistres , sont de petits vers libres , meslez de grands queliquefois , et dont la plus part n'oht rien de commun au sonnet.] (B.)
JRonsard. — I. la
178 Amours.
Je vous conjure icy, par Amour nostre Dieu^, De prendre ce-pendant mon cœur. Tenez , maistresse, Voy-le-Ià, baisez-moy, gardez-le, et puis, adieu.
Çj uand je vous voy, ma gentille maistresse , ^^^Je deviens fol, sourd, muet et sans ame; Dedans mon sein mon pauvre cœur se pâme , Entre-surpris de joye et de tristesse.
Par tout mon chef le poil rebours se dresse, De glace froide une fièvre m'enflame Veines et nerfs. En le! estât, ma Dame, Je suis pour vous quand à vous je m'adresse.
Mon œil craint plus les vostres qu'un enfant Ne craint la verge , ou la fille sa mère.
Et toutesfois vous ne m'estes severe.
Sinon au poinct que l'honneur vous défend.
Mais c'est assez, puis que de ma misère La guarison d'autre part ne dépend.
Mes souspirs, mes amis , vous m'estes agréables , D'autant que vous sortez pour un lieu qui le vaut. Je porte dans le cœur des fiâmes incurables; Le feu pourtant m'agrée et du mal ne me chaut.
Autant me plaist sentir le froid comme le chaud ; Plaisir et desplaisir me sont biens incroyables. Bien-heureux je m'estime aimant en lieu si haut. Et si veux estre mis au rang des misérables.
Des misérables? non , mais au rang des heureux. Un homme ne pourroit sans se voir amoureux Sentir en doux tourment que valent tes liesses.
Non , je ne voudrois pas pour l'or de l'univers N'avoir souffert les jiiaux qu'en aimant j'ay soufFers Pour j'attente d'un bien qui vaut mille tristesses.
Second Livre. 179
J'ay cent mille tourmens et n'en voudrais moins d'un, Tant ils me sont plaisans, pour vous, belle maistres- Un fasçheux desplaisir me vaut une liesse, [se ;
Et jamais vostre orgueil ne me fut importun.
Je suis bien asseuré que , si jamais aucun Fut heureux en servant une humaine déesse , Sur tous les amoureux heureux je me confesse , Et ne veux point céder en bon-heur à (quelqu'un.
Tant plus je suis malade, et plus je suis dispos, J'appelle mon travail un gracieux repos.
Amour m'apprend par cœur ce langage , et m'assure
Qu'il vaut trop mieux mourir pour si belle victoire Que de gagner ailleurs; il le dit, il le jure Par son arc et ses traits, et je le veux bien croire {a).
Si quelque amoureux passe en Anjou par B ourgueil , Voye un pin eslevé par dessus le village.
Et là sur le sommet de son pointu fueillage.
Verra ma liberté qu'un favorable accueil A pendu pour trophée aux grâces d'un bel œil
Sui depuis quinze mois me détient en servage , ais servage si doux que la fleur de mon âge
a. Var. :
Plus je sais abaissé, plus j'espère de gloire ; Plus je suis en V obscur, plus j* espère de jour. Il vaut trop mieux mourir pour si belle victoire
Que de gaigner ailleurs ce bon enfant Amour, Qui blanchit et noircit ma fortune à son tour; Il jure par ses traits et je U veux bien croire.
i8o Amours.
Est heureuse d'avoir le bien d'un si beau deuil (a).
Amour n'eust seu trouver un arbre plus aimé Pour pendre ma despouille, en qui fut transformé La jeune peau d'Atys (>) sur la montagne Idée.
Mais entre Atys et moy il y a différence :
C'est qu'il fut amoureux d'une vieille ridée, Et moy d'une beauté qui ne sort que d'enfance.
CHANSON
Mais voyez, mon cher esmov !
Voyez combien de merveilles Vous parfaites dedans moy Par vos beautez nompareilles.
De telle façon vos yeux, Vostre ris et vostre grâce, Vostre front et vos cneveux, Et vostre angélique face (b),
Me bruslent depuis le jour Que j'en eu la cognoissance, Désirant d'extrême amour En avoir la jouissance ,
a, Var. :
Verra ma liberté, trophée d'un bel œil,
Qu'Amour victorieux, qui se plaist de mon dueil, Appendii pour sa pompe et mon servil hommage, Ann qu'à tous passans elle fusî tesmoignage fue l'amoureuse vu est un plaisant cercueiL
h, Var. :
Où tousiours mon caur s'en-vole , Vostre front impérieux, Vostre ris, vostre parole,
I . Atys , jeune et gaillard, estant entré en furie de Tamour qu'il portoit à Cybele, mère des dieux , fut transfonné en un pin. (B.)
Second Livre. igi
Se sans Taide de mes pleurs, ma vie est arrosée.
Long-temps a que les chaleurs D'amour l'eussent embrasée.
Au contraire, vos beaux yeux Vostre ris et vostre erace, Vostre front et vos cheveux , Et vostre angelique face
Me gèlent depuis le jour Que j'en eu la cognoissance , Désirant par grande amour En avoir la jouissance ;
Que sans Taide des chaleurs Dont mon ame est embrasée , Long-temps a que par mes pleurs En eau se fust espuisée.
Voyez donc, mon doux esmoy!
Voyez combien de merveilles Vous parfaites dedans moy Par vos beautez nompareilles (») 1 •
I. Cette chanson est prise entièrement de Manille. Voy. Tepigramme :
Sic me blanda tui , Neaera , ocelli etc.
Amours.