‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 141 sur 155 · FRANÇOIS DE MONTMORENCY · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE MONTMORENCY

Mareschal de France.

Le fort cheval et Taiglc généreux N'engendrent point Tun un pigeon poureux Ne l'autre un cerf; chacun, à sa naissance, Du père sien rapporte la semence, Mais bien plus Phomme, à qui la raison fait Que nostre genre est plus saige et parfaict].

Le beau poulain yssu de bonfte race .

Brusque et eaillard, laissant dessus la tace Et sur le col pendre ses longs cheveux , En desnouant ses jarrets bien nerveux , Court de luy-mesme, et, brusque en sa furie, Fait mille bonds le long d'une prairie , Se façonnant pour devenir guerrier, Et d*un grand cœur s'eslancer le premier Sur Tennemy , portant, entre les armes, La barde aux flancs et au dos Thomme d'armes; [Rendant son maistre etsoy mesmes appris, Pour du laurier ensemble avoir le prix ; Car le cheval qui la victoire appreste A son seigneur veut part à la conqueste.] (>}

Le petit aigle, après avoir esté (a) Sans plume au nid tout le long de Pesté ,

1 . Ces quatre vers ne se trouvent que dans les éditions posthumes.

2. C'est ce vers et les neuf suivants qui, â partir de l'édition de 1)78, commencent la pièce. Ensuite se trouve le septième vers : Le beau poulain , etc.; jusqu'à : La barde aux flâna , et au dos Phomme d'armes.

Le Bocage royal. 359

Incontinent que la faim et la mère Le vont chassant , la naïve colère Le fait sortir hors de l'aire, et s'enfuit Où le sang chaud et le cœur le conduit, Faire la euerre aux cyenes de Méandre.

Eux , au long col , couhards^ n'osent attendre La jeune ardeur de ce guerrier nouveau , Mais pleins de peur se cachent dessous l'eau ^ Faisant un bruit ; tout le cœur, qui leur gelé De froide peur, coup sur coup les pointelle, Les maistnsant d'un misérable eifroy , Craignant la serre et l'ombre de leur roy , Qui çà oui là , mouvant ses aisles vives,, Couvre les champs et ombrage les rives , Et dedans l'air apprend sans beaucoup d'art Le naturel du père dont il part.

A l'homme seul il faut plus d'artifice, D'autant que l'art est le maistre du vice.

Tous animaux, soit ceux qui vont nouant, Ceux qui pendus en l'air se vont jouant , Ceux qui privez, ceux qui sauvages vivent, Sans passion leur naturel ensuivent.

L'homme sans plus, charpentier de ses maux (j),

a. A partir de ce vers , et en place dés onze suivants , rédition de i $78 donne une leçon différente :

L'homme , sans plus, charpentier de ses maux, A sa nature adjouste des travaux, L'honneur, le gain, l'ambition, l'envie.

Et luy-mesme est le tyran de sa vie.

Vous, mon grand duc, mon grand Montmorenq, Comme prudent ne vivez pas ainsy; Car, estoigni des passions vulgaires.

Vous n'adjoutez aux humaines misères Les maux forains que les soins temporeb Vont accouplant aux malheurs naturels. L'ambition , le gain et l'avarice , Et la vertu qui se farde du vice^

360 Le Bocage royal.

A sa nature ajouste ses travaux ,

Et luvHnesme est le tyran de sa vie.

L'amDÎtion, l'avarice, l'envie,

Despit, vengeance, et le soing des grand biens.

Ce sont les maui^ que l'homme adjoute aux siens,

Donnés à tous par la mère nature :

Douleur et mort. Les autres d'avânture

Par peine et force et soing sont recherchez,

Bien que par trop nous fussions empeschez

Des naturels, sans l'estrangère somme

Qui d'un surcroit corrompt Taise de l'homme].

Or quant à vous , Monseigneur, comme issu

D'un père fort, vaillant estes conceu,

[Qui de nature aymez les choses grandes ,

Chevaux , soldats , aux champs mener les bandes

Dont les harnois au soleil flamboyans

Jettent des feux dedans l'air ondoyans.

Or, tout ainsi qu'avez de vostre père Et la vaillance et la force première, Ainsy de luy la doctrine avez pris Et les vertus oà vous estes appris.] Vous avez pris de luy la prévoyance , Le jugement , le conseil , la prudence , Le meur advis , la sagesse et l'honneur, Et, qui plus est, la trace et le bon-heur; Ayant de luy la matière assez ample Pour vous former au paternel exemple, Patron naïf, qui de luy-mesme fait Pour ses enfans un exemple parfait.

Ainsi Chiron nourrit le jeune Achille , Nourrit Jason ; l'un renversa la ville Du vieux Priam, et remplit d'hommes morts Xanthe escnmant et sanglant jusqu'aux bords.

Menace, peur, ny mesmeU prison ^

iV'o/it estranli vostre saine raison ;

Et c'est pour^aoy , sàgnenr^ je vous admire

Plus du penser qui de l'oser acrire. -

Le Bocage royal. j6i

L'autre, premier autheur de la sallée De grands cueillers frappa l'oirak salée , Faisant frémir les Nympnes de la mer De voir ainsi des soliveaux ramer Dessur les eaux aux hommes incognues, Et déverser tant d'escumes chenues.

tA la parfin, regagnant sa maison, ^ut le. seigneur de la blonde toison P) Qui d'un serpent veillant estoit garaée> Par le bienfait de la jeune Médée.]

Comme ces deux bien-appris et bien-net Un rang d'honneur près du roy vous tenez»

Grand gouverneur de sa ville peuplée, Qui sous vos loix est conduite et re^ée^

C'est toy , Paris, admirable cité, Grand ornement de ce monde habité , De tes voisins la crainte et la merveille, A qui le ciel n'a donné de pareille , Mère d'un peuple abondant et puissant y Heureux en biens , en lettres florissant.

Dedans le ciel tu mets ta teste fière^ Tu as le dos fendu d'une rivière Au larse cours, aux grands ports fructueux; Tu as le front superbe et somptueux , Qui des voyans estonne les courages ; Ton ventre est plein d'artizans et d'ouvragés » Où Pallas tient ses deux mestiers ouvers.

Seconde Athène. honneur de l'univers, Je te salue et celny qui te guide > Laschant , serrant , comme il te faut , la bride , [Et retenant , par un juste compas ,

a, Var. :

Du vieil Priam, Vautre coupa les flots Pour gaigner l or qu'eut le bélier au dos; Uun , grand guerrier, autheur de la gfilie, 1 . La toison d*or.

^6x Le Bocage royal.

Ta volonté , tes forces et tes pas.

Plus grand que Dieu rien ne vit en ce monde ; Les rois ensuite ont la place seconde ; Les gouverneurs des villes , après Dieu Et les grands roys, ont le troisiesme lieu , Pourveu qu'ils soient la dextre de justice , Aymant vertu et corrigeant le vice.]

Quand un maçon , un peintre , un charpentier. Un menuisier, un orfèvre, un potier, Font une erreur, pource la republique Ne se perd pas ny Testât politique; Si une. veine ou un muscle ne fait Office au corps, le corps n'est pas desfait; . Mais quand le chef oii la raison repose Sans y penser fault en la moindre chose , Le péché marche , et la faute descend Sur tout le corps, qui tout soudain se sent Morne ou perclus, ou tombe en léthargie, Et tout d'un coup perd la force et la vie ; Car par le chef le corps vit seulement , Et du -cerveau le corps a mouvement.

'' Je m'esbahis des paroles subtiles

Db grand Platon , qui veut régir les villes Par un papier, et non par action.

C'est une telle et docte invention,

gui toutesfois ne sçauroit satisfaire :

Ile est oisive , il faut venir au faire ;

Ainsi que vous qui sçavez contenter Par l'action , et non par l'inventer.

Tenant Paris dessous vos loix prudentes Pleine d'humeurs et d'ames différentes , D'hommes divers : l'un est fier, l'autre est doux, L'un est bénin , l'autre est plein de courroux , L'un qui veut tout, l'autre rien ne demande, Et si à tous la seule loy commande.

Comme un pilote à son tillac assis.

Craignant l'escueil , d'un sens froid et rassis Guide sa nef parmy les vagues perses ,

Le Bocage royalî j6)

Bien <)U*elle soit de cent pièces diverses , De voiles, mast, de cordages divers;* • L'un va tout droit , Tautre va dé travers j Et toutesfois Tadvis d*un homme sage Tout seul par art conduit tout ce mesnage î ' Tant par-sur tous on doit Thomme estimer Qui est prudent en terre et sur la mer^ Dont le souci bien modère et tempère Sous luy le peuple à la guise d'un père , Non d'un tyran de fureur allumé, Craint d'un chacun et de personne aimé ; ' Car en tous lieux la douce courtoisie Du peuplé accort gaigne la fantaisie , L'ame, le cœur, le courage et la main»

La cruauté encendrc le desdain , Et le desdain la haine qui bouillonne ' D'une fureur fantastî<)ue et félonne.

Pource un tyran ne vit jamais bien seùr r Le vray bouclier d'un prince est la douceur»

A MONSIEUR DE FOIX Conseiliei'da Roy (i).

Ton bon conseil , ta prudence et ta vie Seront chantez du docte Outhcnovie (*) , A qui la Muse a mis dedans la main L'outil pour faire un vers grec et romain.

Il est bien vray, si tu voulois entendre A te chanter, que seul tu devrois prendre

I . Conseiller du parlement de f'aris de la maison de Foîx, qui fut depuis ambassadeur pour Sa Majesté en Angleterre , où il fut assez mal-traicté à cause de la religion.

1. Grand poète latin et gigc oui florissoit du temps de Ronsard.

}64 L»B Bocage royau

Si beau travail : car Nature t*a fait En ce mestier artizan très-parfait; Mais tu ne veux , puis ta charge publique , Où ton esprit soigneusement s'applique, Ne peut souffrir que tu penses à toy , Du tout pensif aux honneurs de ton roy.

Ains^ ta peine heureuse le demande ; En lieu de toy mon devoir me commande De te louer, et d'un mal-plaisant son Chanter ta gloire en si basse chanson.

H a ! que les glix ( i ) sont heureux, qui sommeillent Six mois en Tan et point ne se réveillent l Hélas! De Foix, je voudrois volontiers Avoir dormi trois bons ans tous entiers:

Je n'eusse veu , 6 vengeance enragée l Par ses enfants la France saccacée ;

Je u'eusse veu le tort bien debatu Se desgttiser du masque de vertu; Je n'eusse veu violer l'innocence , Et toute chosç aller par impudence; Je n'eusse veu les hommes, transportez De passion , faillir des deux costez , Sans plus avoir la raison pour leur ^ide Comme un cheval qui gallope sans bride ;

Je n'eusse veu nos peuples estonnez, De cœur, de sens , d'esprit abandonnez , Tous esfMsrdus comme atteints de l'orage , TremWer de peur, sans force ny courage; Je Ui^eusse veu les ministres soufflez D'un nouveau vent, d'outrecuidance enflez , Pleins, de douceur et de mignoterie (n),

I. Petits anhnauz tendrez , semblables presque aux souriz , qu'on croit dormir su mois de l'année.

a. Var. :

Et faire ^ tous cnfl^, De rEvangUc une chiquancnc.

LE BOCACe ROYAL. jéj

Poussant le peuple en ardante furie,

Plus mitouins aujourd'huy que ne sont,

Nos mendians fenestrez par le front; /. '

Je n'eusse veu nos terres désolées De laboureurs , nos citez violées , Nos bourgs déserts , lasl et si n'eusse' VéU' Ny ravager, ny flamboyer le feu Sur le sommet des maisons embrasées';^ ^

Ny nos autels profanez de risées , Ou nos ayeux en la bonne saison Souloient à Dieu faire leur oraison ; - ^-^ ;

Mais, sommeillant sous la terre poudreuse « J'eusse dormy d'une mort bien heureuse.

Et en ma part je n'eusse point senti Le mal venu d'un siècle perverti.

[De tels malheurs la nouvelle as bieto scetie Outre la mer, et présent je l'ay veue ; J'ay veu le mal et j^en maudis mes yeux, Tristes tesmoins de faits si vicieux.]

Hà ! quantes fois ay-je dcsiré d'estre Dedans un bois un gros chesne champestre, Ou un rocher pendu dessur la mer.

Pour n'ouyr point ce vieil siècle nommer Siècle de fer, qui la vertu consomme!

Le haïssant, il me faschoit d'estre homme, Et maudîssoy ma raison , oui faisoit Ç^e le malheur si vif me desplaisoit.

Or le malheur d'un si fascheux esclandre S'est en tous lieux si loin laissé respandre , Que toy , qui fus en ambassade absent , As enduré autant comme présent, Ayant souffert dedans ceste isle angloise Beaucoup de mal pour la guerre françoise (()» Rigueurs, prisons; aussi est-ce, De Foix,

I. A cause qu'en Angleterre on mal-menoit les catholiques, comme ceux de U religioo estoient mal-menez en France.

]|66 l«^ •^0<CiiGE ROTAL.

Bien la raison qi^*un parent de nos rojs, Comme t^,es, coure mesme fortune , Et qu'à la leur la tienne soit commune ; Le pins souvent ^ par. un mesme mescha , .

Les membres oivt La peine qWsi le chef.

Je sujs marri qu'un: si; cruel. nau&age Vienne s'espandre.au n^ilieu de nQStre âge.

Lors qu'q^ voyoît de maint homme sçavant Et le labeur et le nopi en avant, Et la jeunesse assez dejttrement née, Estre du tout aux kuse», addpnnée ; Bien gue tousjours les monarques sceptrez Soient soupçonneux des peuples trop lettrez<

On dit bien vray , que Iprs qu'un populaire^ Est trop sçavant , qiie prompt il delioère Je ne sçsf. quoy de haut pour secouer, Le joug servil qui tnop le vient nouer, Et pour le romm-e il se bande et invente Mille moyens a'achever son attente.

Ce sont ceux-là qu'il fa^t craindre, et non ceux

Sui ont l'esprit grossier et paresseux , asse de plomb au ciel noneslevée, Et vrais cnartiers à porter la corvée.

Toy, bien ruzé aux «ffaires.» sçais bien, Lisant ces vers, si je di mal ou bien.

Or il est temps aue ce propps je change Pour re-viser au blaiic de ta louange , Dont je m'estois en tirant se^ré.

Plein de courroux qui m'avoit égaré.

Toy, le premier yssu de haute race , Abandonnant du vulgaire la trace , As embrassé, remply d'autfcorité, * La loy qui rend à chacun équité ( > ) > Faict sénateur de ceste cour suprême Qui en sçavoir n'a pareil qu'elJe mesme , '

I. La justice que les iurisconsultes nomment distributhre, à cause qu'elle rend le droict à un chacun.

Le Bocage royal. 367

Où tu luisois en vertu tout ainsi ' "

Qu'un beau rayon de rayons esciarci , Quand j balançant d'une main équitable - Le droit douteux , juge non corrompable , • Faisois justice, et sans esgard d'aucun Rendois la loy roturière à chacun. - ^

Puis , te haussant par mérites honnestes , - De conseiller fus maistrc des requestes , Puis envoyé eh ambassade, à fin -

8ye ton esprit prompt et gaillard et fin e se rouillast sans manier affaires ^<'-'J

Qui sont au peuple et aux rois nécessaires.' ''^^ [Tu ne seras si soudairt arrivé Que ja ta place est au conseil privé , '

Et si ma Muse en sa fureur augure Je ne sçay quoy de la chose future, Un jour premier à l'entour de nos rois Auras les sceaux et garderas leurs lois , Quand l'Hospital, despouillé de son voile, Dedans les cieux luira comme une estoile; Car ton esprit , courtisan et subtil , Accort, prudent ei gaillard et gentil , Est de ton heur la future trompette , Et moy j'en suis U présent interprète.

Il ne faut point l'oracte desdaigner Qu'Apollon veut par la Muse enseigner.] {a)

Quand une terre est de nature bonne Elle produit le froment qu'on luv donne , Pleine d'usure ; aussi tu as proauit A double gain'fertilement le fruit Dont tu avois ensemencé ton âge Par les leçons d'Aristote le saee, Et de Platon , qui te servent de fort

a. Var. des éditions posthume^. Tout ce passage a été remplacé par deux vers :

LUsprit oisif se rouille tout ainsy Qucfaict le corps qui n'a point de soucy.

j6S Lb Bocagb royal.

Contre le heuit da Destin et du Sort.

Car en pttisant de leur claire fontaine Tant de sçavoir, tu en as Pâme pleine, Qui se desborde, et monstre par eifect Que le sçavoir rend un homme parfaict.

[Et c'est pourquoy nostre royne , qui prise Les plus parfaicts d'une meure entreprise , T'a oien choisi pour te mettre en honneur Et marier ta fortune au bonheur.] Car la vertu n'est que fable commune S'eHe n'est jointe à la bonne fortune ; Et la fortune heureuse ne peut rien Si la vertu ne luy sert de soustien; Biens que le ciel tn peu d'hommes assemble, Et que tout seul tu possèdes ensemble.

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