AU SEIGNEUR CECILE
Sicilien (i).
Docte Cécile , à qui la Piéride A fait gouster ae l'onde Aganippide , A descouvert les antres Cirrheans,
a. Var. :
La race des Sanzays escrite dans ton livre.
I . Cécile Sicilien estoit secrétaire d'Estat en Angleterre. Ronsard n'existoit plus quand il opina à la mort de la royne d'Escosse Marie Stuard. Il conseilla aussi celle du comte d'Essex , mignon de la royne Elizabet.
192 Le Bocage royal.
A fait ématr vu les bords Pîwpirans , A Mené Toir baigner ca la foataïae Sar Heikoo ccste belle neofvaiiie
Sie Jipiter en McaBoire conccot, poor sa race en son dei la récent.
Je te confesse henrenx en mille sortes , Non pour le nom si fameux one tu portes , Venant de Tisle oit le géant Tjrphé, Presqnede soufire et de fondre estooflè (Cent rebelle à sonffrir indocile), En se tonmant esbranle la Sicile , Estant lassé de porter d'nn costé Le sonspiral de Vnlcan indonté ;
Non pour autant que le grand fleuve Alphée , Ayant d'amour la poitrine eschaufée.
Revoit s'amie à cadiettes, laissant Son bord sacré d'oliviers palissant.
Et sous la mer, sans y mcsler son onde , Coule léger d'une voye profonde , Ne se laissant à Neptune enfermer.
Afin que pur de vagues sur la mer Vienne embrasser son Arethuse chère , Ses oliviers luy donnant pour douaire, Et son sablon des athlètes cognu, Estant de fleuve un plongeon devenu ;
Non pour autant que les Muses latine , Angloise et grecque ont mis en ta poitrine Je ne sçay quoy de grand et de panait ,
8ui passe en France, et révérer te fait é ces esprits à qui rien ne peut plaire S'il n'est du tout éloigné du vulgaire; [Non pour autant que tu es vigilant, Actif, pensif, ardent et travaillant^ Soit en ta charge ou soit en la police , Et que ta royne, approuvant ton service, Ta conscience et ta fidélité ^ T'aye avancé en haute dignité.
Et des premiers à son conseil t appelle,
Le Bocage royal. 39^
Et ses secrets les plus hauts te revelie ; Non pour autant que tu es avisé , Accort et fin, pratiqué et rusé Au maniment des choses d'importance , Toisant le fait d'une droite balance , Et ordonnant tes avis par raison ; Non pour autant qu'en ta docte maison Loge Phœbus , et que ta sage espose En toute langue heureusement compose ;]
Non pour autant que , courtois et humain , Aux estrangers tu ne caches ta main , Mais doucement les traites et caresses, Les honorant de mille gentilesses (a); Mais pour autant que tu vois de plus près Que nous le port et les yeux et les traits De la beauté de ta reyne si belle , Que rien n'est beau dans son isle auprès d'elle (*), [Dont la vertu, florissante à l'envy De la jeunesse, a le monde ravy, Ardant de veoir telle ame qui assemble Et les vertus et les beautez ensemble , En mesme corps de tous deux revestu , Car la beauté n'est rien sans la vertu.
Or, tout ainsyque l'ame deschargée De son fardeau, qui, pure, s'est logée Dedans le ciel au plus eminent lieu.
Ne vit sinon de la gloire de Dieu , De la beauté , du serai n de sa face Et de son œil qui le soleil efface , Si que, ravie en extresme désir De contempler, n'a point d'autre plaisir
a. Var. :
Les bien-veignant d'honnturs et de richesses.
b. Var. :
De la splendear de ton prince, qui passe L'Honneur d'honneur, et les Grâces de grâce.
394 ^K Bocage royal.
Ny autre bien que telle jouissance , Qui est son heur, son tout, sa suffisance ; Atnsv tu vis de tout bien contenté Par le regard de telle majesté , Comme luisante à tes yeux toute pure , A nous icy seulement en peinture.]
Cécile , on dit qu'après que les geans Furent bruslez, Tun sur l'autre cheans Aux champs de Phlegre, et que l'ardente foudre Leur triple eschelle eut brisé comme poudre (Foudre que l'aigle en son bec apportoit),
Sue Jupiter pompeusement estoit autain d'avoir aeschargé sa vengeance Sur si meschante et malheureuse engeance.
Et toutefois , comme un vainaueur douteux Qu'il ne restast quelque racine d'eux , Qui de nouveau trouoleroit sa victoire , Pour effacer la race et la mémoire De telle gent , du haut ciel devalla , Et bras à bras nostre terre accolla , La remplissant de sa semence heureuse , Semence forte , ardente et vigoureuse , Digne de lui , nue la terre receut , Dont tout soudain les rois elle conceut , Portraits sacrez de la haute justice , Pour chastier les jeans et leur vice S'il en restoit; puis ce Dieu desiroit De se mirer aux enfans qu'il auroit, Et par les rois cognoistre sa puissance , Car du grand Dieu les rois sont la semblance. Quant la douleur d'enfanter la pressa , A corps preignant estendre se laissa Sous un grand palme, et comme en sa gesine Trois fois appelle à son secours Lucine ; Elle invoqua Jupiter, qui des cieux Jettoit sur elle et son cœur et ses yeux; Puis au milieu d'une longue trenchée , En s'efforçant , des rois est accouchée.
Le Bocage royal. 39$
La Majesté ses grandes mains avoit Sous les enfans ; la Fortune servoit De sage-femme , et la Vertu chenue Estoit du ciel pour commère venue.
Tous ces enfans ne se ressembloient pas :
Les uns avoient petit corps , petits bras , Petites mains; les autres, au contraire, Avoient grands mains et grands bras pour attraire Sous eux le peuple , et sous eux faire armer D'hommesja terre et de vaisseaux la mer.
L'un en naissant estoit vieillard et sage , L'autre n'avoit ny force ny courage , Un fai-neantp et Tautre, généreux, Estoit de gloire et d'honneur amoureux , Et, presque enfant, ne pensoit qu'à la guerre Et d'abaisser sous lui toute la terre, Comme le nostre, à qui les cieux amis Ont de grands noms dès naissance promis , Pour joindre un jour par fidelle alhance Vostre Angleterre avecques nostre France.
Incontinent que Jupiter les vitj L'ardante amour son courage ravit, Et, bouillonnant en son cœur de grand' aise.
Impatient les accolle et les baise L'un après l'autre, et, d'eux père commun, Bailla sa foudre en presens à chacun , Disant ainsi : « Ma race je vous donne (Outre l'honneur, le sceptre et la couronne Que vous tiendrez dessous mon bras puissant) Comme à mes fils le foudre punissant :
Non pour blesser ou pour tuer la race De l'innocente et simple populace , Mais pour punir les geans serpens-pieds , Si par audace ensemble râliez Me guerroy oient , ou si, gros d'arrogance.
Ils conspiroient contre vostre puissance ; Lors n'espargnez la foudre, et la ruez.
Et comme moy saccagez et tuez
396 Le Bocage royal.
D'un fea soaffré la race THamne ; Renversez-moy Briare sous Anne , Et de rechef sous Mtat renfermez Typhé couvert de charbons allumez , Et rembarrez Porphyre en Tenarie.
Quand vousvoirrez que leur sotte fune Sera domtée et serve dessous vous , , A mon exemple arrestez le courrons, Et n'exercez d'une rigueur félonne Toute vengeance ainsi qu'une lyonne , Ou comme un tigre aux grands ongles trenchans ,
?m d'Hyrcanie erre parmy les champs, rbyez, enfans, que chose tant n'approche De ma l>onté que de sauver son proche , Et pardonner a beaucoup qui auront Sans y penser trop haut dressé le front.
Si je voulois , toutes les fois qu'en terre L'homme m'offense, eslancer mon tonnerre , Estant tousjours de courrous animé, En peu de temps je serois desarmé.
Mais , pour donner aux peuples une crainte, Souvent d Athos ou la cyme est atteinte , Ou du Ceraune, ou je uis trébucher Dessous mon bras la teste d'un rocher, Ou je renverse une tour qui menace Mon ciel moqué de sa voisine audace , Ou les forestSy dont les arbres d'autour Sont si espais qu'ils desrobent le jour.
Ce sont les buts sur qui , père , je vise Les traits armez de ma cholère esprise , Ne respandant à tous coups de ma main Mes dards de feu dessur le genre humain.
Et*c'est à fin que le peuple, qui tremble De voir morceaux dessur morceaux ensemble D'un grand rocher par les champs renversé , Sçache que Dieu là haut est courroucé.
Qu'il règne au ciel et qu'il darde la foudre , Et qu'en lieu d'eux les rochers sont en poudre.
Le Bocage royal. 397
Et lors , prenant exemple en ma pitié, S'entre-aimeront vivant en amitié , Adoucissant Tardeur de leurs courages Sans se tuer comme bestes sauvages. »
Disant ainsi il envoya les rois, Ses chers enfans, régner en tous endrois, Et, sur leur chef espandant sa largesse, Aux uns donnoit une grande richesse, Aux autres moindre 3 ainsi qu'il lui plaisoit. Car à son gré son vouloir se faisoit.
Mais par sur tous les princes de la terre Aima la France , Espagne et l'Angleterre , Les couronna de gloire et de bon-heur, Et jusau'au ciel en envoya l'honneur, [Sacré oerceau de Cerès la très-belle
?ui nourrit tout de sa grasse mamelle, êsmoins en sont Archimède . et celuy Qui, courtizan, avoit un double estuy.
L'un plein de vent et l'autre de finance, Et ce pasteur qui fut dès son enfance En Arcadie , et sur Menale vit Pan qui fleutoit, dont le son le ravit.] (>)
Or, comme on voit que les rois en ce monde Après leur père ont la place seconde , Haut eslevez en grandeur et en pris , Des puissans roys les hommes favoris Par la vertu ont la troisiesme place, Haut-eslevez dessur la populace.
Ainsi que toy, Cécile, dont le nom N'est enfermé dessous un beau renom , Mais en volant aux deux bouts de ton isie A fait ta gloire abondante et fertile , T'a fait du peuple et des grands favorit , Aussi tu as de ta royne l'esprit (a),
fl. Var. :
Et des grands bicn-aimi.
Tant vaut Vhonntur quand il est renommé, I . Ces huit vers ont été ajoutés dans l'édition de 1 584.
398 Le Bocage royal.
Non seulement ta vive renommée N'est chichement de ta mer enfermée , Mais, franchissant TOcean des Anglois, S'est apparue au grand peuple gaulois, Et fait cognoistre à mes Muses sacrées Pour te porter en diverses contrées Et faire aller ton nom par l'univers , Car ta louange est digne de mes vers.
ELEGIE AU SIEUR L'HUILLIER (i).
Mon L'Huillier, tous les arts appris dès la jeunesse Servent à Tartizan jusaues à la vieillesse, Et jamais le mestier en qui rhomme est expert , Abandonnant l'ouvrier, par l'âge ne se peH.
Bien que le philosophe ait la teste chenue, Son esprit toutefois se pousse outre la nue, Et tant plus sa prison est caduque , et tant mieux Soy-mesme se dérobe et vole dans les cieux {a). L'orateur qui le peuple attire par l'aureille, Celuy qui disputant la vérité reveille.
Et le vieil médecin plus il marche en avant,
I . C'étoit probablement H. Lhuillier, seigneur de Maisonfleur, gentilhomme servant Leurs Majestés , auteur de cantiques estimés de son temps. Cette pièce, en i J7j, 1 578 et 1J84, étoit dédiée au seigneur de Troussily; dans les éditions posthumes , elle Test à Jean Galland, atrebatc, principal du collège de Boncourt.
a. Var. :
Plus le corps est pesant, plus il est vif etpront. Et, forçant sa prison, s'en-vole contre-mont.
Le Bocage royal. 399
Plus il a de pratique et plus il est sçavant.
Mais ce bien n'advient pas à nostre poésie, Qui ne se voit jamais d'une fureur saisie Qu'au temps de la jeunesse , et n'a point de vigueur Si le sang leune et chaud n'escume en notre cœur, Lequel en oouillonnant agite la pensée Par diverses fureurs brusquement eslancée , Et pousse nostre esprit ore bas, ore haut, Selon que nostre sang est généreux et chaut , Et selon son ardeur, nous trouvans d'aventure Au mestier d'Apollon préparez de nature.
Comme on voit en septembre es tonneaux angevins Bouillir en escumant la jeunesse des vins , Qui, chaude en son berceau (>),à toute force gronde, Et voudroit tout d'un coup sortir hors de sa bonde , Ardante , impatiente , et n'a point de repos De s'enfler, d'escumer, de jaillir à gros flots , Tant que. le froid hyver luy ait donné sa force , Rembarrant sa puissance es prisons d'une escorce ;
Ainsi la poésie en sa jeune saison Bouillonne dans nos cœurs, peu subjecte à raison , Serve de l'appétit , et brusquement anime D'un poète gaillard la fureur magnanime.
Il devient amoureux; il suit les grands seigneurs ; Il aime les faveurs, il cherche les honneurs. Et, plein de passions, jamais il ne repose Que de nuict et de jour ardant il ne compose. Soupçonneux , furieux , superbe et desdaigneux , Et de luy seulement curieux et songneux , Se feignant quelque dieu , tant la rage félonne De son jeune désir son courage aiguillonne.
Mais, quand trente cinq ans ou quarante ont perdu Le sang chaud qui estoit dans nos cœurs espandu , Et que les cheveux blancs de peu à peu s'avancent ,
I . Les anciens àppeloient le poinçon oii on mettoit le nouveau vin le berceau de Bacchus. (Note de Ronsard^ 1 560.)
400 Le Bocage royal.
Et que nos genous froids à tremblotter commencent (tf)[. Et que le m>nt se ride eo diverses façons, Lors U Muse s'enfuit et nos belles chansons , Pégase se tarist , et n'y a plus de trace
3U1 nous puisse conduire au sommet de Parnasse. os lauriers sont sechès, et le train de nos vers Se représente à nous boiteux et de travers ; Toujours quelque malheur en marchant les retarde , Et comme par despit la Muse les regarde :
Car Tame leur défaut, la force et la grandeur Que produisoit le sang en sa première ardeur.
HËt pource, si quel(}U*un désire estre poète, Il faut que sans vieillir estre jeune il soufaete , Prompt, gaillard amoureux : car, depuis que le temps Aura dessus sa teste amassé Quarante ans, Ainsi qu'un rossignol tiendra la bouche close Qui près de ses petits sans chanter se repose.
Au rossignol muet tout semblable je suis.
Qui maintenant un vers desgoiser je ne puisr ET fallait que des roys la courtoise largesse (Alors que tout mon sang bouillonnoit de jeunesse) Par un riche bien-faict invitast mes escrits , Sans me laisser vieillir sans honneur et sans pris ; Mais Dieu ne Ta voulu, ne la dure fortune, Qm les poltrons eslève et les bons importune.
Entre tous les François j'ay seul le plus escrit , Et jamais Calliope en un cœur ne se prit Si ardant que le mien pour célébrer les gestes De nos roys , que j'av mis au nombre des célestes , Et nul n'est aujoura'huy en France grand seigneur
fl. Var. :
Mais, quand trente cinq ans ou quarante onttiedy. Ou piuiost refroidy le sang acouardy.
Et que des cheveux blancs les catkarres importent, Et que les genous froids leur hasùment ne portent.
Le Bocage royal. 401
Dont je n'ayc chanté et rechanté l'hônneuf («) ; Et si de mes labeurs qui honorent la France Je ne remporte rien qu'un rien pour récompense. [II me fasche de veoir , orës que je suis vieux , Un lourd prothenotaire , un muguet envieux, Un plaisant courtiseur, un ravaudeur d-histoire , Un qui pour se vanter nous veult forcer de croyre Que.c*est un Ciceron , advancés devant moy, Qui peux de tous costez sonner l'honneur d'un roy. Il faudroit qu'on gardast les vacans bénéfices A ceux qui font aux roys et aux princes services , ' Et non pas les donner aux hommes incogneus Qui comme potirons à la cour sont venus , Vieux corbeaux affamez qui faucement héritent Des biens et des honneurs que les autres méritent. J'ay pratiqué l'advis "(comme un bon artizan) De meint seigneur et prince et de meint courtizan , Et n'en ay point trouvé qui ait l'âme si pleine D'excellentes vertus qu'un Charles de Lorraine , Doux , courtois et bening, le Mœcene et l'appuy Des Muses et de ceux qui s'approchent de luj. Sy est-ce toutes fois que sa prudence haulte Commet sans y penser une moyenne faulte :
C'est de n'advancer point (encor qu'ils soient absents) Ceux que par leurs escrits il a tousjours présents , Et chasser loing de luy ces ventreuses harpyes Qui n'ont jamais des biens les mains croches remplies, Et le donner à ceux qui le méritent bien :
Car le bien mal party ne profite de rien^ Et faict perdre courage aux hommes qui s'offenseUt Que leurs doctes labeurs si tard se recompensent. Je sçay bien, mon L'Huillier, gaillard et généreux,
?ue, si ces vers traictoient un subject amoureux, u les lyrois en court, et ta parole brave
a. Var. :
Par mon noble travail ils sont devenus Dieux, J*ay remply de leurs noms les terres et les c'uux. Ronsard. — III. 2S
■■ I wim
40i Le Bocage royal.
Ferott ce mien labeur apparoistre plus srave. Les roynes le verroient, et ce grand cardinal
Su en toute vertu ne trouve son égal ; ais , parceque mes vers traictent de mon affaire , Il semble que desjà muet je te vois taire, Et, sans avoir de moy ni de mes Muses soing, Les lire en te cachant à part dedans un coing. Ou rompre la copye , ou les cacher derrière ,- De peur <|u'ils ne soient mis de fortune en lumière. Toutesfois, mon L'Huillier, à qui Phœbus départ De ses nobles présents la plus gentille part , Et qui as la poictrine entièrement enflée De cette déitè que Phoebus t'a soufflée, Je te prie et supply par Thonneur de tes vers , Par ton luth , par tes chants et partes lauriers verds,
Se Robertet le docte en son estude voye malfaisant escript que fasché je t'envoye.]
LE VERRE. ^ A Jean Brinon.
Ceux que la Muse aimera mieux que moy (Comme un Daurat) d'un vers oigne de toy Feront sçavoir aux nations lointaines De tes vertus les louanges hautaines.
Quant est de moy, je nx>seroy, Brinon, Sur mon espaule élever ton renom.
Pour encarder que la mort ne Tenterre Il me suffit si Thonneur d'un seul verre, Lequel tu m'as pour estraines donné,
Le Bocage koyal. 40J
Est dignement en mes vers blasonné (a), gentil verre ! oseroy-jc bien dire
Combien je t*aime et combien je t'admire ?
Tu es heureux , et plus heureux celuy
Quit'invenU pour noyer nostre ennuy.
Ceux qui jadis les canons inventèrent,
Et cj^ui d'enfer le fer nous apportèrent ,
Mentoient bien que là bas Rhadamant
Les tourmenust d*un juste chastiment ;
Mais l'inventeur qui d'un esprit agile
Te façonna , fust-ce le grand Virgile,
Ou les nochers qui firent sans lanaiers
Cuire leur rost sur les bords mariniers (^),
Meritoient bien de bailler en la place
De Ganvmède à Jupiter la tasse ,
Et que leur verre inventé de nouveau
Allast au ciel et fist un astre beau (c),
[Favorisant de sa flamme etherée
Tous biberons à la gorge altérée.
Devers la part où le Poisson du nord
4i.Var.(ij78):
(Comme un Daurat qui la loge chez soy) Dessus leur luth qui hautement resonne Diront en vers de la race Brinonne, Comme à l'envy, les grades et l honneur, Digne sujet d'un excellent sonneur.
Moj, d'esprit bas qui rampe contre terre, Diray sans plus les louanges d'un verre Qu'un des Brinons m'a présenté le jour Que l'an commence à faire son retour,
h. Var.(ij78):
Ou fust quelque autre, à qui Bacchus avoâ Monstre le sien, oh gaillard il bcuvoit,
c. Var.(i57Ç):
Et que leur verre aussi transparent qu'eau Sept au ciel un bel astre nouveau.
404 Le Bocage royal.
Avale l'ean qui de la Crache sort.]
Non , ce n'est moy qoi blasme Promethée D'avoir la flame à Jupiter ostée.
Il fist très-bien : sans le larcin du feu , Verre gentil , jamais on ne t'eust veu , Et seulement pour nos vieilles sorcières Dans les forests eussent creu les fougères (a). Aussi vrayment que c'estoit la raison Qu'un feu venant de si noble maison Comme est le ciel fust la cause première , Verre gentil , de te mettre en lumière , Toy retenant comme celestiel Le rond , le creux et la couleur du ciel ; Toy, dy-je, toy, le joyau délectable Qui sers les dieux et les roys à la table, Qui aimes mieux en pièces t'en-aller Qu'à ton seigneur le poison receler ; Toy compagnon de Venus la joyeuse , Toy qui Jniaris la tristesse espineuse , Toy de Bacchus et des Grâces le soin , Toy qui Tamy ne laisses au besoin , .
Toy qui dans Tœil nous fais couler le somme, Toy qui fais naistre à fa teste de l'homme Un front cornu; toy qui nous changes, toy Qui fais au soir d'un.crocheteur un roy.
Aux cœurs chetifs tu remets l'espérance ,
a. Variantes :
Et seuUment par l^ bàîs la fQuglre Croistroit pour estre en proje àta sorcàre.
(M78cti584):
Et seulement par les bois les fouglrts Eussent servj à nos vieilles soriUres,
Ed. postb. :
Et seulement lesfougïres ailées Eussent servy aux sorcières pelles.
Le Bocage royal. 405
La vérité tu mets en évidence ;
Le laboureur songe par toy de nuict
Que de ses <:hamps de fin or est le fruict,
Et le pescheur, qui ne dort qu'à grand' peine,
Songe par toy que sa nacelle est pleine
De poissons d'or, et le dur bûcheron
Ses fagots d'or, son plant le vigneron.
Mais contemplons de combien tu surpasses.
Verre gentil, ces monstrueuses tasses, Et fust-ce celle, horrible masse d'or, Que le vieillard Gerynean Nestor Boivoit d'un trait , et que nul de la bande N'eust sçeu lever, tant sa pance estoit grande.
Premièrement , devant que les tirer Hors de la mine , il nous taut deschirer L'antique mère , et cent fois en une heure Craindre le heurt d'une voûte mal-seure ; Puis, quand cet or, par fonte et par marteaux Laborieux, s'arrondist en vaisseaux.
Tout cizelé de fables poétiques Et buriné de médailles antiques , seigneur Dieu ! quel plaisir ou quel fruict Peut-il donner , sinon faire de nutct Couper la gorge à ceux qui le possèdent, Ou d'irriter, quand les pères décèdent.
Les héritiers à cent mille procez.
Ou bien à table après dix mille excez.
Lors que le vin sans raison nons délaisse , Faire casser par sa grosseur espaisse Le chef de ceux qui, naguères amis, Entre les pots deviennent ennemis, Comme jadis après trop boire firent Les Lapithois, qui les monstres défirent, Demy-chevaux ? Mais toy, verre joly, Loin de tout meurtre, en te voyant poly , Net, beau , luisant, tu es plus agréable Qu'un vaisseau d'or, loura fardeau de la tablé. Si tu n'estois aux hommes si commun Comme tu es, par miracle un chacun
4o6 Le Bocage royal.
T'estimeroh de plus crande valoe Qu'un diamant ou qirune perie eslue.
C'est un plaisir aue de voir renfrongné.
Un grand Cjclopt a l'œuvre enbesongné , Qui te pariait de cendres de fougère , Et du seul vent de son haleine ouvrière.
Comme l'esprit enclos dans l'umvers Engendre seul mille genres divers.
Et seul en tout mille espèces diverses, Au ciel , en terre, et dans les ondes perses. Ainsi le vent par oui tn es formé , De Tartizan en la bouche enferme.
Large . petit , creux ou grand te façonne, Selon l'esprit et le feu qu'il te donne.
Que diray plus? Par espreuve ^e croy QueBacchus fut jadis lavé dans toy , Lors que sa mère , attainte de la foudre , En avorta plein de sang et de poudre , Et Que dés lors quelque reste de feu Te demeura ; car qniconanes a ben Un coup dans toy , tout le temps de sa vie Plus y re-boit , plus a de boire envie , Et de Bacchtts tousjours le feu cruel Ard son gosier d'un chaud continuel.
Je te saine, heureux verre^ propice Pour l'amitié et pour le sacrifice.
Quiconque soit l'neritier qui t'aura Quand |e mourray , de long temps ne voirra Son vin ne gras ne poussé dans sa tonne ; Et tous les ans il voirra sur l'autonne Bacchus luy rire, et plus que ses voisins Dans son pressouer gennera de raisins; [Car tu es seul le meilleur héritage Qui puisse aux miens arriver en partage.] (>)
I . Ces deux derniers vexs se voient pour la première fois dans rédition de i ^75.
Le Bocage royaL 407
AMOUR LOGÉO).