I. Dans les éditions qui suivent 1567, ce morceau est
Lé Bocage roval. 411
Ne pris ne retenu du frère de la mort (a), Lorsque, ravi d'esprit, comme une idole vaille^ Qui sans corps sur le bord d'Acheron se promeîne , Je me vy transporté sur le haut d^'nn rocher Duquel on ne sçauroit sans ailes approcher, Ou bien sans un esprit qui vaut mieux que les ailes » Quand, gaillard^ il se pousse aux choses immortelles^
Au plus haut du sommet de ce rocher pointa Est un temple d'airain qu'a basti la Vertu; D'airain en est la porte , et par grand artifice D'airain plus clair que verre est parfait l'édifice.
Là , de tous les costez de ce grand univers Les peuples sont assis eh des sièges divers ; L'un bas et l'autre haut eïi son rang y habite, Et chacun a son lieu seton qu'il le mérite.
Auprès d'elle est assise à son dextre costé L'Etude, la Sueur, le Labeur indomté , L'Honneur, la Preud'hommie, et ont pour leôt voisine Andronique et Phronesse , et leur sœur Sophrosyne^ Ce peuple à l'environ de la Nymphe éspanau De corps , d'esprit et d'aftie eh elle est esperdû , Qui ne se peut soûler de la voir, et l'appelle Son cœur, ses yeux, son sang, sa mai^resse etsa beHe^ Luy offre corps et biens, et tasche à de^ei*vir Sa grâce pour l'aimer et pour la bie^ servir.
La déesse n'est pas de corps efféminée.
Comme celle qui est des flots de la mer née; Son œil est doux et fier, son sourcil un pe'ù bâS^ Son regard est semblable à celuv de Pallas Quand sa main est paisible, tx l'borribie Bellonnè
b. Var. :
Quand tout ensemble on veiHe et \<fM ticsimlle on dort D'un œil entresurpris dujrïre dt ia M'oit.
intitulé seulement : Discours ; dans Tédition de 1 573, il est dédié au même M. de la Rouvére, archevêque de Turin ; dans les éditions posthumes, il est intitulé: Songe, et dédié au , sieur de la Rouvére , qui étoit un gentilhomme du duc de Savoye et de Marguerite de Valois, sa femme.
4ia Le Bocage royal;
Contre les fiers geans n'irrite sa Gorconne.
Tant plus elle est aimée, et tant plus elle prend Plaisir à contr'aimer, et jamais ne se rend Oue par honnesteté , douceur et courtoisie, Ivait de ses poursuivans gaigné la fantaisie , Et ne leur ait par signe et par preuve monstre Qu'en la gueste d'amour ils ont bien rencontré. Aucuneiois sur l'un son regard elle jette.
Sur l'autre aucunefois ; car elle est tant sujette Aux passions d'amour, que son cœur ne pqurroit Vivre à son aise un jour s'il ne s'enamouroit.
Quand elle aime quelcun, comme maistresse, douce Le soulève aux honneurs , aux biens elle le pousse, Luy donne entre les roys un honorable lieu, Et le fait du vulgaire admirer comme un Dieu; Mais à ceux qu'elle hait , comme fière ennemie Leur promet deshonneur, prison et infamie.
Sur tous ses poursuivans, d'un œil vif et ardant, Courtoise, elle t'alloit doucement regardant, Mon tràs-docte Rouvere,et, comme amour la touche. Tout ainsi oue le cœur elle t'ouvrit la bouche , Te flattant Je ces mots : « Ami , que le troupeau Det Muses ajlaita chèrement au berceau De leurs propres tetins pour future merveille; Puis quand tu devins grand , l'industrieuse abeille De SQu miel amassé sur les fleurs du Printemps En l'antre Thespien te nourrit bien long-temps. Où Pbebus et Pithon, et la belle Cithère, Et Mercure,, qui est des bons esprits le père, Ont si bien ton mortel en divin transformé.
Que tu fus dès enfaiice un miracle estimé, Ayaut choisi Morel (i) pour vertuçuse (;nide, Ç^i surmonte Chiron, le maistre d'Eacide.
Tu n'avois pas dix ans, qu'oyant publiquement Tes propres oraisons ^oiiper si doctement ,
I. Gentilhomme d'Ambnim, que Ronsard aimoit grandement , père de mademoiselle Camille de Morel , savante eo grec et en latin.
Et t'oyant disputer outre ton âee tendre
Des arts qu'on ne sçauroit Qu'en la vieillesse apprendre,
Je fus toute ravie , et dès le mesme jour
?ue je te vy , je mis dedans toy mon amour, u t en apperçeus bien ; car tousjours depuis l'heure, Songneux, tu as cherché la place où je demeure, Où tu es arrivé par cent mille travaux , Par rochers , par torrens, par plaines et par vaux, Par halliers , par buissons qui les autres retiennent , Et, recreus du chemin, à mon palais ne viennent, Ainsi que tu as fait, ann d'y se)oumer; Car le soucv mondain les en fait retourner.
Au bas de ce rocher, au milieu d'une prée, Demeure une Déesse en drap d'or accoustrée ; Ses bras sont chargez d'or , et son col d'un carcan , Labeur ingénieux des feuvres de Vulcan.
Son front est attrayant^ sa peau tendre et douillette , Son œil traistre et lascif, sa face vermeillette. Et ses cheveux ondez, annelez et tressez.
Sont de fueilles de myrte et de rose enlacez. Sa main est molle et grasse, et son œil n'abandonne Le sommeil paresseux que midy ne rayonne.
Au reste elle est en danse ^ en festins et déduit, Et rien fors le plaisir, indiscrète, ne suit. Pompeuse , superflue , et pour estre apparente Elle a déjà vendu te meilleur de sa rente.
Tousjours aux crands chemins en cent mille façons Elle ourdist des filets, et tend des hameçons Apastez de délice, et elle en meinte sorte Aux gestes , à la voix et aux yeux elle en porte Pour prendre les passans, si bien que le plus fin (Sans t'aide de raison) s'y empestre à la fin , Tant elle prend souvent ma coifure, et transforme Son masque des^isé en ma naïve forme.
On dit qu'un jour Venus sans père laconceut, Monstre fier et cruel , du dueil qu^elle receut
Su'Hébé, jeune Déesse, espousoit en lieu d'elle ërcule, despouillé de sa robe mortelle; .
414 Le Bocage royal.
Et avorta du part y en opprobre et desdaln Qu'Hercule d!essur elle avait mise la main , Et luv avoit laissé au front la cicatrice Qui descouvre à chacun son nom et sa malice.
Or ceste Volupté (ainsi se fait nommer Celle qui veut sa vie en plaisirs consommer) Arreste les passans , et tant elle est mignarde , Qu'enyvrez de plaisirs, de tels mots les retarde :
pauvres abusez , que le nom de Vertu A faussement séduits 1 pauvre peuple vestu D'une robe de boue, à la<]uelle Nature, Trop chiche, n'a donné sinon la pourriture!
Vous penseriez-vous bien de mortels faire Dieux, Et, de terre chargez, voler jusques aux cieux ?
Laissez moy ces desseins qui ne sont que mensonges,
gue chimères en l'air, que tables et que songes; r, mortels, n'espérez smon que le trespas, Qui est vostre héritage et vous suit pas à pas.
Quelle fureur, humains, quelle ardente manie Vostre sotte raison si follement manie , Que vouloir par travail, en cheveux blancs, chercher Je ne sçay quelle femme assise en un rocher, De qui le nom est vain et vaine l'entreprise ! Hé 1 qu'en rapportez-vous, sinon la baroe grise Pour toute recompense, ou quelque mal soudain
gui vous fait trespasser du jour au lendemain ! n-ce-pendant les ans de la jeunesse tendre.
Que vous devriez en jeux et en plaisirs despendre , Se perdent comme vent, et ne raniment plus Vos corps de lonsue estude impotens et perclus.
Si Vertu ne silloit vos yeux de piperie , Vous cognoistriez bien-tost quelle est sa menterie. La Nature y répugne , et vous monstre combien Vertu pipe vos cœurs sous ombre d'un faux bien. Celuy qui suit Nature est sage, et ne se laisse Séduire des appas de telle enchanteresse.
Ou'acquisnadis Socrate, Aristpte et Platon, hâgore. Thaïes, Tbeophraste et Criton,
Le Bocage royal. 415
Pour aimer la Vertu, fors une renommée Qui sera par les ans, comme ils sont, consumée? Deouoy sert le renom au mort qui ne sent rien ? Malheureux est celuy, ce-pendant qu'il est sien, Qu'il sent, qu'il voit, qu'il oit, qui ne fait bonne chère, Sans consumer sa vie en pénible misère Apres je ne sçay quoy qu on ne peut acquérir Que par longue tristesse , en danger d'en mourir.
Que voirnez-vous là haut que ronces et qu'orties ? Ici vous ne voirrez que fleurettes sorties Du sein du renouveau ; ici le beau printemps, La jeunesse et l'amour habitent en tous temps. Ici l'homme vieillit en plaisir délectable , Et s'en-va soûl de vie, ainsi que d'une table.
De tels mots Volupté arreste les passans Qui , mal sains du cerveau , ne sont assez puissans , Ainsi que tu as fait, de se boucher l'aureille Pour jpuyr du plaisir qu'icy je t'appareille.
Pource , mon cher amy, dès enfance cognu, Tu sois en mon palais le plus que bienvenu 1 Il faut que je t'embrasse et que je te caresse, Puis que tu as doroté l'ocieuse paresse, Et, sans avoir ouy les chants de Volupté , Tu es sur mon rocher par estude monté (a).
Cette jeune rusée est si fort cauteleuse,
?u'en lieu de te soûler d'une douceur mielleuse, 'eust présenté du fiel, et pour un diamant Un verre bigarré de couleurs faussement {b).
Donques tu m'as aimé pour l'amour de moy-mesme, Sans espoir de loyer; aussi d'amour extrême
a, Var. :
Par travail et sueur tu es icf monté,
b, Var. :
T'eust présenté du fol, et, comme à son amant. Donné unfresie verre en lieu d'un diamant.
4i6 Le Bocagb royau
Je t*aiine en récompense, et n'auras, en retour De m'aimer de bon cœur, sinon aue mon amour.
Tousjours mes amoureux ont ae moy jouissance. Les mondains amoureux vivent en indigence , Désirant la beauté, et l'homme désireux Pour n'avoir son souhait est tousjours malheureux. Mais mon fidelle amant sans ardeur inconstante Se contente de moy ; de luy je me contente ; Et sans plus désirer il a tant de plaisir, Que je suis pour jamais la fin de son désir.
Pour tne faire ramour, il ne faut qu'on se farde, Qu'au miroir paresseux la face on se reçarde, <^'on soit bien parfumé, ou qu'oe soit oien vestu D'un drap d'or par rayons à la soye battu, Qu'on face des tournois, qu'on sorte en la campaigne^ Qii'en armes on galope un beau genêt d'Espaigne, De poudre tout souillé {a). Je ne veux point cela; Mon amour seulement se donne à celuy-là
gui m'aime plus que luy, qui me suit à la trace , Tde rien n'est soigneux que de ma bonne grâce.
Tel amant est heureux, admirable et panait; Il ne pense jamais, ny ne dit, ny ne fait Rien dont il se repente, et en soy mesme ferme, Il est son but, sa lin, son limite et son terme. Son parfait et son tout : quand le Ciel tomberoit , L'esclat sans l'efiroyer sa teste frapperoit.
Tous humains accidens il desdaignè et mesprise ; Il desdaigne la flame en sa maison esprise, Prison, terre et argent, trahisons de valets. Perte d'habillemens, de biens et de palais , De femmes et d'enfans, et, constant, il se joue De l'aveugle fortune, et des tours de sa roue. Il n'a jamais soucy du change des saisons:
Car, tout envelopé d'immobiles raisons,
tf. Var. .
Q'on soit bien gaudronni.
Le Bocage royal. 417
S'enferme d'un rempart clos de philosophie, Qui mesprise le temps, et Fortune défie.
Il est riche sans biens, il vit heureusement. Et, parfaictde tous poincts, il a contentement. Il sçait tout, il voit tout, et la lourde ignorance Dedans son estomac ne faict point demeurance; Il se cognoist soy-mesme, et ne doute de rien; Sans ailleurs s'esgarer il demeure tout sien , Et nulle passion , soit d'ire ou soit d'envie. De douleur ou de peur^ ne tourmente sa vie.
[En ceste terre basse, il n'estime rien grand, Car son esprit au ciel à toute heure se pend, Où la grandeur de Dieu de si près il aavise Que toute chose humaine en son cueur il mesprise, Et rien , tant soit estranee, ou douteux, ou nouveau, Présent ou advenir, n'offense son cerveau.
Il a chassé de soy toute sorte de vice, L'ardente ambition , la vilaine avarice.
Luxure dissolue, et s'est fait, pour m'aymer. Un homme tout parfaict, qu'on ne sçauroit blasmer. Ainsy rien n'apparoist au monde misérable Qui soit, fors mon amour, éternel et durable. La richesse se perd , la force , la beauté , Faveur, crédit , honneur, noblesse , royauté , Comme neige au soleil ou comme la fumée Qui par le vent soufflée en l'air est consumée. Sans plus mon amoureux ne s'esbranle jamais.
Ferme comme le roc sur lequel je le mets. .
L'infâme pauvreté ne ronge sa poitrine ; Indigence ne faim desur luy ne domine.
Le monde est son pays; il n'est point estranger; Jl va jusques à l'Inde et revient sans danger. Et quand le sort malin ou la fortune dure Luy menace le chef, je m'oppose à l'injure, Et plus est enfondré, plus je le tire en haut. Et )amais mon secours au besoin ne luy fault. Je le fais de doctrine^t d'honneur l'exemplaire; Je le tire bien loing des tourbes du vulgaire;
Ronsard. — III. 27
4i8 Le Bocagb royal.
Je radvance en crédit; je le pousse aux honneurs» Et discret, je le rends entre les grands seigneurs, Ainsy que je t'ay faict, amiable Rouvère, Qui peux entremesler le doux et le sévère.
Et qui sçais, par un art gracieux et courtois, Pratiquer la faveur des princes et des rovs.
Tes mœurs et ta prudence ont faict que I on te voyc Choisy pour serviteur du grand duc de Savoyc, Et de sa chère espouse (âme heureuse), qui faict Nosire âge plus j)oly, plus divin, plus parfawt;
âui sur toute pnncesse a franchement suivie Toy , qui suis la Vertu, dès te jour de sa vie.] {a) Or sus, embrass<Hnoy, tant pour avoir ccst heur Que d'estre d'un tel duc fidelle serviteur, Que d'estre serviteur de telle Marguerite, Et pour autant aussi ^ae U foy le mente, Qui ne pourra jamais se séparer de moy ; Car jamais un bon cœur ne viole sa foy. »
Ainsi te dist Vertu de sa bouche vermeille; AUnt le jour fat grand, et sur ce je m'eveiWc.
(iS6oO
a. Var. :
Ce long passage sabsisie encore dans i'édhion de 1 584. Il est remplacé , dans les éditions posthumes , par ces quatre vers:
Tel fut U mien SocrûU et ceux qui ont gravy Sur mon tertre espineux oà coatenteje rj :
Tel tu es, mon kouvire, etpourceje tapprcstt Une triple couronne à poser sur ta teste.
Lp Bocage royal. 419