‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 16 sur 155 · Livre premier. 6i · texte numérisé non relu

Livre premier. 6i

(Prenant l'advis d'Andromache la mère, Et des bons dieux , et des pères grisons) Luy apprester des venteuses maisons > Pour naviger à rames mesurées Dessus le dos des ondes azurées, Et s'en aller au gré de Jupiter.

Contre le ciel on ne peut résister.

Incontinent, par toute Chaonie, Se respandit une tourbe infinie De bûcherons , pour renverser à bas Maint chesne vieil ombragé de ses bras.

Par les forests erre ceste grand bande, Qui ore un pin , ore un sapin demande.

Guignant de Toeil les arbres les plus beaux, Et plus duisans à tourner en vaisseaux.

Contre le tronc sonne mainte coiçnée D'un bras nerveux à Toeuvre embesongnée, Qui mainte playe et mainte redoublant Coup dessus coup contre Tarbre tremblant , \ chef branlé d'une longue traverse.

Le fait tomber tout plat à la renverse Avec grand bruit. Le bois estant bronché.

Fut dextrement par le fer detranché.

Fer bien denté, bien aigu, oui par force A grands esclats fit enlever l'ecorce Du corps du pin sur la terre estendu , En longs carreaux et limandes fendu.

Pleine de bois, la charrette attellée Va haut et bas par mont et par vallée.

Qui, gémissant enroué sous l'effort Du pesant faix, le versoit sur le bord.

Le manouvrier, ayant matière preste.

Or' son compas , ore sa ligne appreste Soiffneux de l'œuvre, et coignant à grands coupa Deaans les aiz une suite de clous , D'un art maistrier les vieux sapins transforme. Et de vaisseaux leur fait prendre la forme , Au ventre creux, et d'artifice pront,

62 La Franciade.

D'un bec de fer leur aiguise le front.

[Les prochains monts qui les bords environnent Soubs les marteaux des charpentiers resonnent D'un bruit doublé qui de loing et de près Fait retentir les parlantes forests De Chaonie, où la cyme qui tremble Appelle l'autre et caquettent ensemble.

Ces artisans , a^ant le fer au poing , L'œil sur le bois et en l'esprit le soing , Tous à l'envy fourmilloient sur l'arène.

Icy l'un fait le fond d'une carène, L'autre la prou' , l'autre la poupe, et joinct D'un art suotil l'ais à l'ais bien à poinct.]

L'autre, tirant le chanvre à toute force Pli dessus pli , entorse sus entorse, Menant la main ores haut ; ores bas , Fait le cordage, et l'autre pend au mas A double ranc des aisles bien venteuses , Pour mieux voler sur les vagues douteuses Et pour passer sur l'eschine de l'eau Plutost que l'air n'est passé d'un oiseau (j).

Incontment qu'accomply fut l'ouvrage.

Devant la proue on bècne le rivage Comme un fossé large et creux , pour passer Les nefs qu'on veut dedans la mer pousser.

Là maints rouleaux à la course glissante, Près l'un de l'autre, au milieu de la sente Sont estendus^ afin qu'en se suivant Les grands vaisseaux glissassent en avant , Dessur leur dos . qui craquetant se vire En rond, frayé au faix de la navire.

a. Var. :

A double rang des voiles demy rondes, Boufes de vent pour voler sur les ondes, Voiles qui sont les ailes d'un vaisseau Qui court fortune et vague dtssus l'eau.

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