AU LECTEUR
pcore que l'histoire en beaucoup de h sortes se conforme à la poésie , comme ^ en véhémence de parler, narangues, de- ) scriptions de batailles, villes, fleuves,
^^mers, montaignes et autres semblables
choses où le poète ne doibt, non plus que l'orateur, falsifier le vray, si est-ce quand à leur suject ils sont aussi eslonçnez l'un de l'autre que le vraysemblable est eslongne de la vérité. L'histoire reçoit seulement la ch'ose comme elle est ou fut , sans desguisure n^ fard, et le poète s'arreste au vraysemblable , à ce qui peut cstre , et à ce qui est desjà receu en la commune opinion. Je ne veux conclure qu'on doive effacer du rang des poètes un ^and nombre de Grecs et Latins, pour honorer d'un si vénérable tiltre Homère, Virgile et quelques autres pareils d'invention et de sujet; j'ose seulement dire (si mon opinion a quelque poix) que le poète qui escrit les choses comme elles sont ne mérite tant que celuy qui les feint et se recule le plus
I . Cette préface ne se trouve que dans l'édition originale de la Franciade, ainsi intitulée :
Les quatre premiers livre (sic) de la Franciade. Au roy très chrestien Charles neufiesme de ce nom , par P. de R., gentilh. vand. Paris, G. Buon, in-4, i J72. (Privil. de i j6o. Concession de six ans faite à Buon. Achevé d'imprimer le 13 septembre.)
Elle n'est remplacée par la suivante que dans les éditions
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qu'iJ tuy est possible de rhistorien ; non toutefois pour feindre une poésie fantastique comme celle de rArioste, de laquelle les membres sont aucunement beaux, mais le corps est tellement contrefaict et monstrueux qu'il ressemble mieux aux resveries d'un malade de fièvre continue qu'aux inventions d'un homme bien sain.
Il faut que l'historien, de poinct en poinct, du commencement jusqu'à la fin, déduise son œuvre, où le poète, s'acheminant vers la fin, et redevidant le fuzeau au rebours de l'histoire, porté de fureur et d'art (sans toutesfois se soucier beaucoup des reigles de grammaire) et sur tout favorisé d'une prévoyance et naturel jugement, face que la fin de son ouvrage,' par une bonne liaison^ se rapporte au commencement.
Je dy cecy pource que la meilleure partie des nostres pense que la Franciade soit une histoire des rois de F'rance, comme si j'avois entrepris d'estre historiographe, et non poète , bref, ce livre est un roman comme VIliadc et V/Enéide, où, par occasion, le plus brefvement que je puis, je traitte de nos princes, d autant que mon but est d'escrire les faits de Francion, et non de fil en fil, comme les historiens, les gestes de nos rois.
Et si je parle de nos monarques plus lon^ement que l'art Virgilien ne le permet, tu dois sçavoir , lecteur, que Virgile (comme en toutes choses) en cettecy est plus heureux aue moy,qui vivoit sous Auguste, second empereur, tellement que, n'estant charge que de peu de rois et de Césars, ne devoit beaucoup allonger le papier, où j'ay le faix de soixante et trois rois sur les bras.
Et si tu me dis que d'un si grand nombre je ne devois eslire que les principaux , je te responds que Charles nostre seigneur et roy, par une généreuse et magnanime candeur, n'a voulu permettre que ses ayeulx fussent préférez les uns aux autres, à fin que
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la bonté des bons et la malice des mauvais luy fussent comme un exemple domestique pour le retire^ du vice et le pousser à la vertu. ~
Au reste, fay patronné mon œuvre (dont ces quatre premiers livres te serviront d'eschantillons) plustôt sur la naïve facilité d'Homère que sur la curieuse diligence de Virgile, imitant toutesfois à mon possible de l'un et de l'autre l'artifice et l'argument, plus basty sur la vraysemblance que sur la vérité ; car, pour ne dissimuler ce qu'il m'en semble, je ne sçaurois croire
3u'une armée grecque aye jamais combattu dix ans evant Troye : le combat eust esté de trop longue durée, et les chevaliers y eussent perdu le courage, absents si longtemps de leurs femmes, enfans et maisons, aussi que la coutume de la guerre ne permet qu'on combate si longuement devant une forte ville , en un pais estranger. Et davantage je ne sçaurois croire que Priam, Hector, Polydame, Alexandre et mille autres tels ayent jamais esté, qui ont tous les noms gréas, inventez par Homère : car, si cela estoit vray, les chevaliers troyens eussent porté le nom de leur paï^ phrygien ; et est bien aisé a cognoistre, par les mesmes noms , que la guerre troyenne a esté feinte par Homère, comme quelques graves auteurs ont fermement assuré. Les faoles qui en sont sorties depuis sont toutes puisées de la source de cest Homère, lequel, comme fils d'un Dsemon, ayant l'esprit surnaturel, voulant s'insinuer en la faveur et bonne grâce des iï^acides, et aussi (peut estre) que le bruit de telle guerre estoit receu en la comune opinion des hommes de ce temps là, entreprit une si divine et parfaite poésie pour se rendre, et ensemble les i^aCides , par son labeur à jamais très honorez.
Je sçay bien que la plus grande partie des historiens et poètes sont du costé d'Homère ; mais, quand à moy, je pense avoir dit la vérité, me soumettant toujours à la correction de la meilleure opinion. Au-
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tant en faut estimer de Virgile^ leauel , lisant en Homère qu'JEnée ne devoit mourir à la guerre- troyenne, et que sa postérité releveroit le nom phrygien, et voyant que les vieilles Annales de son temps portoyent Qu'Mnte avoit fondé la ville d'Alba, où aepuis fut Rome, pour gaigner la bonne grâce des Césars, qui se vantoyent estre sortis d'Iule, fils d'Mnéej conceut cette divine i^néide qu'aveq toute révérence nous tenons encores aujourd'huy entre les mains.
Suivant ces deux grands personnages, j'ay fait le semblable ; car, voyant que le peuple françois tient pour chose très- assurée, selon les Annales, que Francion, fils d'Hector, suivy d'une compaignie de Troyens, après le sac de Troye , aborda aux palus Maeotides, et de là plus avant en Hongrie, j'ay allongé la toille, et l'ay faict venir en Franconie, à laquelle il donna le nom ; puis en Gaule^ fonder Paris, en l'honneur de son oncle Paris. Or il est vraysemblable que Francion a faict tel voyage, d'autant qu'il le pouvoit faire, et, sur ce fondement de vraysem • blance, j'ajr basti ma Franciade de son nom : les esprits conçoivent aussi bien que les corps.
Ayant donc une extresme envie d'honorer la maison de France , et par sur tout le roy Charles neufiesme mon prince, non seulement digne d'estre loué de moy, mais des meilleurs escrivains du monde, pour ses héroïques et divines vertus, et dont l'espérance ne promet rien de moins aux François que les heureuses victoires de Charlemaigne son ayeul, comme sçavent ceux qui ont cet honeur de le cognoistre de prés , et ensemole désirant de perpétuer mon renom à l'immortalité , fondé sur le bruit commun, et sur la vieille créance des Chroniques de France, je n'ay sceu trouver un plus excellent sujet que cestui-cy.
Or, comme les femmes qui sont prestes d'enfanter choisissent un bon air, une saine maison, un riche parrain pour tenir leur enfant, ainsi j'ay choisi le plus
Au Lecteur. i i
riche argument, les plus beaux vers et le plus insigne parrain de PEurope pour honorer mon livre et soutenir mon labeur.
Et si tu me dis , lecteur, que je devois composer mon ouvrage en vers alexandrins, pour ce qu'ils sont pour le jourd'huy plus favorablement receuz de nos seigneurs et dames de la court et de toute, la jeunesse françoise, lesquels vers i'ay remis le premier en honeur , je te responds qu il m*eust esté cent fois plus aisé d'escrire mon œuvre en vers alexandrins qu'aux autres, d'autant qu'ils sont plus longs, et par conséquent moins sujets , sans la honteuse conscience que j'ay qu'ils sentent trop leur prose. Or, tout ainsi
3ue je ne les aprouve du tout , si ce n'est en trageies,.ou versions , aussi je ne les veux du tout condamner : j'en laisse à chacun son libre jugement pour en user comme il voudra. Je revien seulement à ce qui touche mon faict.
Je ne doute qu'on ne m'accuse de peu d'artifice en ce que la harangue de Jupiter au commencement de mon premier livre est trop longue et que je ne devois commencer par là. Tu dois sçavoir que trente lignes de latin en vallent plus de soixante de nostre françois , et aussi qu'il faïUoit que je me servisse de l'industrie des Tragiques, où, quana le poète ne peut desmesler son dire et que la chose est douteuse, il fait toujours comparoistre quelque Dieu pour esclaircir l'obscur de la matière. Les hommes nç sçavoient comme Francion avoit esté sauvé du sac de Troye ; un seul Jupiter le sçavoit. Pour ce, j'ay esté contraint de l'introduire pour mieux desnouer le doute, et donner à comprendre le faitj et mesmes à Junon, laquelle est prinse icy, comme presque en tous autres poètes, pour une maligne nécessité qui contredit souvent aux vertueux, comme elle fit à Hercule ; mais la prudence humaine est maistresse de telle violente fatalité.
Si tu vois beaucoup de feintes en ce premier livre, comme la descente Je Mercure, l'ombre d'Hector ,
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la venue de Cybèle, Mars transformé , j'ay esté forcé d'en user, pour persuader aux exilez de Troye que Francion estoit fils d*Hector, lesquels autrement ne l'eussent creu , d'autant qu'ils pensoyent que le vray fils d'Hector estoit mort, et aussi que Francion avoit toujours esté assez pauvrement nourri , sans autorité royalle ny aucun degré de médiocre dignité.
Quelque autre, curieux en l'œuvre d'autruy, me reprendra de quoy je n'ay suivi la perfecte reigle de poésie, ne commençant mon livre par la fin, comme taisant embarauer Francion encore jeune et mal ^x-
f>erimenté. Celuy doit entendre qu'Hélénin son oncle 'avoit desja envoyé en plusieurs oeaux voyages, pratiquer les mœurs des peuples et des rois , et qu'à son retour en Chaonie, ou son oncle et sa mère habitoyent, fut pressé de partir par la contrainte du destin, imitant en cecy plustost Apolloine Rhodien que Virgile, d'autant qu'il m'a semblé meilleur de le faire ainsi. Et si tu me dis qu'il combat troptost et en trop bas aage le tyran Phouère, je te responds qu'Achille combattit en pareil aage , et renversa les forteresses des alliez de Troye ayant à peine laissé la robbe de femme qu'il portoit. àon fils Pyrrhe fit de mesme, et beaucoup davantage, si nous voulons croire à Quinte Calabrais.
Or, lecteur, pour ne te vouloir trop vendre ma marchandise , ny aussi pouHa vouloir trop mépriser, je te dv qu'il ne se trouve point de livre parlait, et moins le mien^ auquel je pourrai, selon la longueur de ma vie, le jugement et la sincère opinion de mes amis, adjouter ou diminuer, comme celuy qui ne jure en Pamour de soy mesmes, ny en l'opiniastreté de ses inventions.
Je te supliray seulement d'une chose, lecteur, de vouloir bien prononcer mes vers et accomoder ta voix à leur passion , et non comme quelques uns les lisent, plustost à la façon d'une missive, ou de quelques lettres royaux, que d'un poëme bien prononcé ,
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Au Lecteur. 13
et te suplie encore de rechef, où tu verras cette merque « ) » vouloir un peu eslever ta voix pour donner grâce à ce que tu liras.
Bref, quand tu auras acheté mon livre, je ne te pourray empescher de le lire ny d'en dire ce qu'il te plaira, comme estant chose tienne ; mais, devant que me condamner^ tu pourras retenir ce quatrin par lequel i'ay ferme ce préface pour fermer la bouche à ceux oui , de nature, sont envieux du bien et de l'honneur a'autruy :
Un list ce livre pour aprendre, L'autre le list comme envieux ; Il est aisé de me réprendre, Mais malaisé de faire mieux.
Tu excuseras les fautes de Pimprimeur ; car tous les yeux d'Argus n'y verroient assez cl/iir, mesme en la première impression.
PREFACE SUR LA FRANCIADE Touchant le Poëme héroïque (i).
Au Lecteur apprentif.
Carmen rçprehendite quod non Multa dies et multa litura coêrcuit , atqiie Prxsectum decies non castigavit ad unguem. •>
: I ne faut t*esmerveiller, lecteur, dequoy je '3 n*ay composé ma Franciade en vers Alexan- ^ ' drins , qu'autrefois en ma jeunesse , par ignorance, je pensois tenir en nostre langue le rang des carmes héroïques , encores qu'ils respondent plus aux senaires des tragioues tju'aux raagfianimes vers d'Homère et de Virgile, les estimant pour lors plus convenables aux magnifiques argumens et aux plus excellentes conceptions de Tespnt que les
I . Cette préface a été revue par Binet , qui dit dans s^ Vie de Ronsard :
« Il nous a laissé un discours en prose sur le poëme he- « roïque, assez mal en ordre, pour ravoir dicté a quelque « ignorant qui esaivoit sous luy, qu'il m'envoya , et que « j*av remis à peu près selon son intention. »
i6 Préface —
autres vers communs. Depuis , j'ay veu, cogneu et pratiqué par longue expérience, que je nl'estois abuse; car ils sentent trop la prose tresfacile, et sont trop énervez et flaques, si ce n'est pour les traductions. ausquelleSy à cause de leur longueur, ils servent ae beaucoup pour interpréter les sens de Pautheur qu'on entreprend. Au reste, ils ont trop de caquet, s'ils ne sont bastis de la main d'un bon artisan, qui les face autant qu'il luy sera possible hausser comme les peintures relevées, et quasi séparer du langage commun , les ornant et enrichissant de figures, schemes, tropes, métaphores, phrases et périphrases eslongnées presque du tout, ou pour le moins séparées de la prose triviale et vulgaire ( car le style prosaïque est ennemy capital de l'éloquence poétique), et les illustrant de comparaisons bien adaptées, de descriptions florides, c'est à dire enrichies de passemens, broderies, tapisseries et entrelassemens de fleurs poétiques, tant pour représenter la chose, que pour l'orneroent et splendeur des vers, comme ceste orave et très excellente description du sacerdote de Cybele, Chloreus, en l'onziesme livre des iEneides ; et le catalogue des capitaines envoyez à la guerre ; puis la firt du septiesme livre des i^neides , et'ceste invétérée querelle de ces. deux bonnes dames Junon et Venus au dixiesme. Relisant telles belles conceptions, tu n'auras, cheveu «Ht teste qui ne se dresse d'admiration* Et encore davaintageb, si tu lis attentivement lehiiicliesme, du nesme aâbeur, quand Venus flatte et enjôle $op,aiary VixLcan ^pour Je persuader de forger des arm«s 4 ^son fils i^née :
Dixerat, et niveis hiiic atque hinc diva lacertis ,
jusques an vers
H«c pater JE(Ms prbperaf dum Lemntùs oris.
Et davantage si t« lis ceste oraison indignée et fa-
mmmmmmmmmmmmmÊmmmmm^^m^
SUR LA FRANCIAOE. I7
rouche de Jarbas à JuDiter son p^ré, où tu verras un famina, un littus aranaum ,
Et nunc ille Paris cum semiviro coimtatu ;
et cette lamentation misérable de la pauvre vieille niere d'Euryale voyant la teste de son fils fichée sur le haut d'une lance, il n'y a cœur si dur qui se peust contenir de pleurer. Et ceste brave vanterie de Numanus, beaufrere de Turne, qui se commence : li primam ante acitm , jusques à ce vers, TaUa jactantem dictis ; et la colère d'Hercule tuant Cacus ; et cèste lamentable plainte de Mezence sur le corps mort de son fils Lausus, et mille autres telles ecstatiques de^ scriptions, que tu liras en un si divin autiheur, ies^ quelles te feront poète, encores que tu fusses un rocher, t'imprimeront des verves, et t'irriteront les naïfves et naturelles scintilles de l'ame que dés la naissance tu as receuës, t'inclinant plustost à ce^mestier • qu'à cestuy-là ; car tout homme dés le naistre reçoit en l'ame je ne sçay quelles fatales impressions qui le contraignent suivre plustost son destin que sa volonté.
Les excellens poètes nomment peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile , voulant descrire le jour ou la nuict, ne dit point simplement et en paroles nues: Il estoit jour, il estoit nuit; mais par belles circonlocutions ,
Postera Phœbea lustrabat lampade tenas , Humentemque Aurora polo dimoverat umbram.
Puis,
Noz erat, etplacidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, sylvaequeet saeva quierant ^quora, cum medio volvuntur sidéra lapsu , Cum tacet omnis agcr, pecudes, pictaeque voliicres.
E|t mille autres.
Ronsard. — III. a
l8 PREFilCE
Geste vîrgiKane description de ta nuict est prise presque de mot à mot d'Apoiloine Rhodien. Voy comme il descrit le printemps :
Vere novo gelidus canis cum montibus humor Liquitur, et Zephyro putrisse gleba resolvit.
Labourer, vtrtcre terram. Filer, tolerare vitam colo, ttnuiqvLt Minena. Le pain, dona lahorata Cercris. Le vin, p9cula Bacchi Telles semblables choses sont plus belles par circonlocutions que par leurs propres noms ; mais il en faut sagement user : car autrement tu rendrois ton ouvrage plus enflé et boufi que olcin de majesté. Tu n'oubiiras les descriptions du lever et coucher du soleil , tes signes qui se lèvent et couchent avec luy, ny les serenitez, orages et tempestes :
Ipse pater média nimborum in nocte corusca Fulmina molitur dextra.
Puis,
... ille flagrantî Aut Athon ant Rhodopen aut alta Cerauoia telo Dejicit ; ingeminant Austri et densissimus imber.
Tu enrichiras ton fJoëme par varietez prises de la nature , sans extravaguer comme un frénétique. Car, pour vouJoir trop éviter, et du tout te bannir du par - 1er vulgaire, si tu veux voler sans considération par le travers des nues et faire des grotesques , Chimères et monstres , et non une naïfve et naturelle poésie , tu seras imitateur d*Ixion, qui engendra des pnantosmes au lieu de légitimes et naturels enfans. Tu dois davantage , lecteur, illustrer ton œuvre de paroles recherchées et choisies et d'argumens renforcez, tantost par fables, tantost par quelcjues vieilles histoires, pourveu qu'elles soient briefvement escrites et de peu de discours , l'enrichissant d'epithetes significatifs et non oisifs, c'est à dire qui servent à la substance des vers, et par excellentes, et toutefois rares, sentences; :
SUR LA PRANCIADE. I9
car, si les sentences sont trop fréquentes en ton œuvre héroïque, tu le rendras monstrueux , comme si tout ton corps n'estoit composé que d'yeux et non d'au* très membres, qui servent beaucoup au commerce de nostre vie ; si ce n'estoit en la tragédie et comédie, lesquelles sont du tout didascaliques et enseignantes, et qu'il faut qu'en peu de paroles elles enseignent beaucoup, comme mirouers ae la vie humaine, d'au* tant qu'elles sont bornées et limitées de peu d'espace, c'est à dire d'un jour entier.
Les plus excellens maistres de ce mestier les commencent d'une minuict à l'autre, et non du poinct du jour au soleil couchant, pour avoir plus d'estendue et de longueur de temps.
Le poëme héroïque, qui est tout guerrier, corn* prend seulement les actions d'une année entière, et semble que Virgile y ait faiily, selon que luy-mesme l'escrit :
Annuus exactis completur mensibus orbis , Ex quo relliquias divinique ossa parentis Condidimus terra.
Il y avoît desja un an passé quand il fit les jeux funèbres de son père en Sicile, et toutefois il n'aborda de long temps après en Italie.
Tous ceux qui escrivent en carmes, tant doctes
Suissent-ils estre, ne sont pas poètes. Il y a autant e différence entre un poète et un versificateur qu'en-tre un bidet et un généreux coursier de Naples , et, pour mieux les accomparer, entre un vénérable prophète et un charlatan vendeur de triades. Il me semole, quand je les voy armez de mesmes basions aue les bons maistres, c'est à dire des mesmes vers, des mesmes couleurs , des mesmes nombres et pieds dont se servent les bons autheurs. qu'ils ressemblent à ces Hercules desguisez es trageaies, lesquels acheptent la peau d'un lion chez un peletier, une grosse massue chez un charpentier, .et une fausse perruque chez un
attiffeur ; mais, quand ce vient à combattre quelque monstre, la masaue leur toqtbe de la main, et s'enfuyeot au comlutt comme. des couards et poltrons. Ces versificateurs se contentent de faire des vers sans ornement , sans grâce et sans art , et leur semble avoir beaucoup fait pour la republique quand ils ont. composé de la prose rtmée. Au contraire ^ le poëte bcroïque invente et force argumens tous nouveaux, fait entreparler les Dieux aux hommes et les hommes aux Dieux , fart haranguer les capitaines comme il faut, descrit les batailles et assauts, factions et entreprises de guerre ; se mesle de conjecturer les augures et interpréter les songes , n'oublie les expiations et les sacrifices que l'on doit à la divinité ; tantost il est philosophe, tantgst médecin , arboriste, anatomiste et jurisconsulte, se servant de l'opinion de toutes sectes, selon ,que son argument le demande ; bref, c'est un homme lequel , comme une mouche à miel, delibe et succe toutes fleurs, puis en fait du miel et son profit selon qu'il vient à propos. Il a pour maxime très-nécessaire en son art de ne suivre jamais pas à pas la vérité, mais la vray-semblance et le possible ; et sur le possible, et sur ce qui se peut faire, iT bastit son ouvrage, laissant la véritable narration aux historiographes, qui poursuivent de fil en esguille, comme on dit en proverbe, leur subject entrepris^ du premier commencement iusques à la fin. Au contraire , le poète bien advisé, plein de laborieuse industrie, commence son œuvre par le milieu de l'argument, et quelquefois par la fin ; puis il déduit et poursuit si bien son argument par le particulier accident et événement de la matière qu'il s'est proposé d'escrire, tantost par personnages parlans les uns aux autres, tantost par songes, prophéties et peintui;es ^n^erées contre le dos d'une muraille et des harnois, et principalement des boucliers, ou par les dernières paroles des hommes qui meurent, ou par augures et vol d'oiseaux et phantastiques visions de Dieux et
de démons, ou monstrueux langaffés des chevaux navrez à mort, tellement que le cternier acte de l'ou* y rage se cole, se lie et s'enchaisne si bien et si à pro» pos l*un dedans l'autre, que la fin se rapporte dextre-> ment et artificiellement au premier poinct de l'argu-* ment. Telles façons d*escrire et tel art plus divin gue humain est particulier aux poètes , lequel de prime face est caché ^au lecteur, s'il n'a l'esprit bien rusé pour comprendre un tel artifice. Plusieurs crojrent que le poète et l'historien soient d'un mesroe raèstier ; mais ils se trompent beaucoup, car ce sont divers artisans qui n'ont rien de commun l'un avecques l'au* tre, sinon les descriptions des choses, comme batailles, assauts, montaignes, forests et rivières, villes, assietes de camp, stratagèmes, nombre des morts, conseils et pratiques de guerre ; en cela il ne faut point c|ue le poète faille, non plus que l'historien. An reste, ils n'ont rien de commun (comme j'ay dit), sinon que l'un ne Pautre ne doit jamais mentir contre la vérité de la chose, comme a failli Virgile an temps, c'est à dire en fa chronique,, lequel a faict Didon, fille de Belus, estre du temps d'Mnée, encore qu'elle fust cent ans devant pour \t moins; mais il inventa telle ruse pour gratifier Auguste et le peuple romain, vainqueur de Carthage, donnant par les imprécations de Didon commencement de haine et de discorde mortelle entre ces deux florissantes nations. La plus grande partie de ceux qui escrivent de nostre temps se traisnent énervez à fleur de terre, comme foibles chenilles qui n'ont encor la force de grimper aux faistes des arbres, lesquelles se contentent seulement de paistre la basse humeur xle la terre, sans affecter la nourriture des hautes cymes , ausquelles elles ne peuvent atteindre à cause de leur imbécillité. Les autres sont trop empouiez et presque crevez d'enflures comme hydropiques, lesquels pensent n'avoir rien fait d'excellent, s'il n'est extravagant, creux et bottffy , plein de songes monstrueux et de paroiei
piafées, qui resemblent plustost à un jargon de gueux ou de boëmiens qu'aux paroles d'un citoven honneste et bien appris. Si tu veux démembrer leurs carmes, tu n'en feras sortir que du vent, non plus que d'une vessie de pourceau pleine de pois que les petits enfans crèvent pour leur servir de iouèt.
Les autres plus rusez tiennent le milieu des deux, ny rampans trop bas, ny s'eslevans trop haut au travers des nues, mais qui d'artifice et d'un esprit naturel, elabouré par longues estudes et principalement par la lecture des bons vieux poètes grecs et latins, descrivent leurs conceptions d'un style nombreux, plein d'une vénérable majesté , comme a faict Virgile en sa divine iEneïde. Et n'en cherche plus d'autres, lecteur, en la langue romaine , si ce n estoit de fortune Lucrèce ; mais par ce qu'il a escrit ses frenaisies , lesquelles il pensoit estre vrayes selon sa secte, et qu'il n'a pas basti son œuvre sur la vray-semblance et sur le possible , je luy oste du tout le nom de poète, encore que quelques vers soient non seulement excellens, mais divins. Au reste, les autres poètes latins ne sont que naquets de ce brave Virgile, premier capitaine des Muses, non pas Horace mesmes, si ce n'est en quelques-unes de ses Odes ; ny Catulle, Tibulle et Propercc, encore qu'ils soient tres-excellens en leur mestier ; si ce n'est Catulle en son Atys, et aux nopces de Peleus , te reste ne vaut la chandelle. Stace a suivi la vray-semblance en sa Thebaïde. De nostre temps Fracastor s'est montré trèsexcellent en sa Syphillis, bien que ses vers soient un peu rudes. Les autres vieils poètes romains , comme Lucain et Silius Italiens, ont couvert Thistoire du manteau de poésie; ils eussent mieux fait, à mon advis, en quelques endroits, d'escrire en prose. Claudian est poète en quelques endroits , comme au ravts^ sèment de Proserpine ; le reste de ses œuvres ne sont ou'histoires de son temps, lequel comme les autres s est plus estudié à l'enflure qu'à la gravité. Car
SUR LA^ FRANCiADE. 2^
voyans qu'ils ne pouvoient égaler la majesté de Vir- » gile, se sont tournez à Tenflure et à je ne sçay quelle f poincte et argutie monstrueuse , estimans les vers * estre les plus beaux ceux qui avoient le visage plus fardé de telle curiosité. Il ne faut s'esmerveiller si j'estime Virgile plus excellent et plus rond, plus serré et pius parfait que tous les autres, soit que dés ma jeu- ■esse mon régent me le lisoit à l'escole, soit que depuis je me sois fait une idée de ses conceptions en mon esprit (portant tousjours son livre en la main), ou soit que^ Payant appris par cœur dés nfon enfance, )e ne le puisse oublier.
Au restej lecteur, je te veux bien advertir que le bon poète )ette tousjours le fondement de son ' ouvrage sur quelques vieilles annales du temps passé ou renommée invétérée, laquelle a gagné crédit au cerveau des hommes; comme Virgile sur la commune renommée qu'un certain Troyen nommé i^née, chanté par Homère, est v.enu aux bords Laviniens, luy, ses navires et son fils, où depuis Rome fut baslie, encores que ledit Mnée ne vinst jamais en Italie ; Biais il n'estoit pas impossible qu'il n'v peust venir. Sur teUe opinion desja resceue du peuple il bastit son livre de l'Enetde. Homère auparavant luy en avoit fait de mesme , lequel, fondé sur quelaue vieil cûnte de son temps de la belle Heleine et ae l'armée des . Grecs à Troye, comme nous faisons des contes de ! Lancelot , de Tristan , de Gauvin et d'Artus, fonda I là dessus son Iliade, Car les propres noms des capitaines et soldats troyens, qui paHoyent phrygien, et non grec, et avoient les noms de leur nation, monstrent bien comme évidemment ce n'est qu'une fiction de toute l'Iliade, et non vérité ; comme de Hector, Priam, Poly^damas, Antenor, Deîphobus^ Cassandre, et presque tous les autres, forgez an plaisir d'Ho^
* Or, imitant ces deux lumières de poésie , fondé et appuyé sur nos vieilles Annales, j'ay basty ma Fran-
a4 Préface
ciade sans me soucier si cda est vray ou non , ou si' nos roys sont Troyeos ou Germains, Scythes ou Arabes ; si Francus es; venu en France ou non , car il y pouvoit venir ; me servant du possible, et non de la vérité. C'est le fait d'un historiographe d'esplucher toutes ces considérations, et non aux poètes, c^ui ne cherchent que le possible , puis d'une petite scintille font naistre un grand brasier, et d'une petite cassine font un magnifique palais, qu'ils enrichissent, dorent et embellissent par le dehors de marbre, jaspe et por-
Shire. de guillochis, ovalles, frontispices et piedsestais, frises et chapiteaux, et par dedans ae tableaux, tapisseries eslevées et bossées d'or et d'argent, et le dedans des tableaux cizelez et burinez, raboteux et difficiles à tenir es mains, à cause de la rude engraveure des personnages qui semblent vivre dedans. Après ils adjoustent vergers et jardins, compartimens et larges allées, selon que les poètes ont un bon es^ prit naturel et bien versé en toutes sciences, et digne de leur mestier: car la plus part ne fait rien qui vaille, semblables à ces apprentifis qui ne sçavent que broyer les couleurs , et non pas peindre. Souviennetoy, lecteur, de ne laisser passer sous silence l'histoire ny la fable appartenant à la matière et à la nature, force et proprietez des arbres, fleurs, plantes et racines, principalement Si elles sont anoblies de quei-
3ues vertus non vulgaires, et si elles servent à la meecine, aux incantations et magies, et en dire un mot en passant par quelque demi vers , ou pour le moins par un epithete. Nicandre, autheur ^ec, t'en monstrera le chemin , et Columelle, en son lardin, ouvrase autant excellent que tu le sçaurois oesirer. Tu ronbli-^ ras ausçi ny les montaignes, forests, rivières, villes, republiques, havres et ports, cavernes et rochers, tant pour embellir ton œuvre par là, et le faire gros* sir en un juste volume, que pour te donner réputation et servir de marqué à la postérité. Quant aux capitaines, et conducteurs d'années et soldats, tu en;
SUR LA FliANClADE. 2J
ditas les pères et mères, ayeux, villes et habillemens, et leurs naissances, et feras une fable là dessus, s*il en est besoin, comme ,
Hic Ammone satus rapu Garamantide Nympha.
Puis, en un autre lieu, parlant d'Hippolyte,
Insignem quem mater Aricia misit Eductum Egeriae lucis Hymettia cifcum Littora.
Puis, autre part, parlant d*Helenor qui estoit tombé de la tour demy-bruslé,
Quorum primaevus Helenor, Maeonio régi quem serva Licymnia furtim Sustulerat, vetitisque ad Trojam mîserat armîs.
Quant aux habillemens, tu les vestiras tantost de lapeau d'un lion, tantost d'un ours, tantost
Demissa ab Leva Pantherae terga retorquens. ,
Tu n'oubliras à fortifier et ass€urer ton esprit ( s'il est en doute ) ou par un augure, ou par un oracle, comme ,
At rex sollicitus monstiis oracula Fauni Fatidici genitoris adit.
Puis,
Aspicè bis senos laetantes agmine Cycnos.
Et en un autre part ,
Ecce levis summo de vertice visus luli Fundere lumen apex.
Il ne faut aussi oublier les admonestemens des Dieux transformez en vulgaires.
Forma tum vertitur oris Antiquum in Butem ; hic Dardanio Anchisx .Armiger aate fuit.
3é Préface
Tu ne transposeras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers ; car nostre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : Le roy alla coucher de Paris à Orléans, et non pas : A Orléans de Paris le roy coucher alla.
J'ay esté d'opinion, en ma jeunesse , que les vers qui enjambent 1 un sur Pautre n*estoient pas bons en nostre poésie; toutesfois j'ay cognu depuis le contraire par la lecture des autlieurs grecs et romains, comme ,
Lavinia venit Littora.
J'aurois aussi pensé que les mots finissans par voyelles et diphthongues , et rencontrans après un autre vocable commençant par une voyelle ou diphthbngue, rendoient le vers rude; j*ay appris d* Homère et de Virgile •■ïjue cela n'estoit point mal -séant, comme , sub JJio alto. lonio in magno, Homère en est tout plein. Je m'asseure que les envieux caquetèrent de quoy j'allègue Virgile plus souvent qu'Homère, qui estoit son maistre et son patron^ mais je l'ay fait tout exprés, sçachant bien que nos François ont plus de cognoissance de Virgile que d'Homère et d'autres autheurs grecs. Je suis d'advis de permettre quelque licence à nos poètes françois, pourveu qu'elle soit rarement prise. De là sont venues tant de belles figures que les poètes en leur fureur ont trouvées, franchissant la loy de grammaire, que depuis les orateurs de sens rassis ont illustrées et leur ont quasi baillé cours et crédit, faisans leur profit de la folie d'autruy.
. Quant aux comparaisons, dont j'ay parlé au commencement assez briefvement, tu les chercheras des artisans de fer et des veneurs, comme Homère, pescheu's, architectes, massons, et, brief. de tous mestiers dont la nature honore les hommes. Il faut les bien mettre et les bien arranger aux lieux propres de ta poésie : car ce sont
les nerfs et tendons des Muses, quand elles sont placées bien à propos et servantes à la lumière ; sinon, elles sont du tout ridicules et dignes du fouet. Ne sois jamais long en tes discours, si ce n'est que tu vueilles faire un livre tout entier de ce mesme subjet. Car la poésie héroïque, qui est dramatique et qui ne consiste qu'en action, ne peut longuement traicter un mesme sujet, mais passer de Tun à l'autre en cent sortes de varietez. Il ne faut oublier de faire, à la mode des anciens, des courtoisies aux estrangers, des magnifiques presens de capitaine à capitaine, de soldat à soldat , tant pour commencer amitié que pour renouveler l'ancienne et pour avoir de père en fiis logé les uns chez les autres. Tu embelliras de braves circonstances tes dons, et ne les présenteras tous nuds ny sans ornement , comme le présent du roy latin à iÉnée:
Stabant ter centum nitidi j|' praesepîbus altis. Omnibus exemple Teucris jubet ordine duci Instratos ostro alipedes , pictisque tapetis. Aurea pectoribus demissa monilia pendent , Tecti auro fulvum mandunt sub denttbus aurum. Absent! ^nex currum , geminosque jugales Semine ab xthereo spirantes naribus ignem , Ulorum de gente, patri quos dxdala Circe Supposita de matre nothos furata cieavit.
Et au cinquième :
Ipsis praecipuos ductoribus addit honores , Victori chiamydem auratam.
Un médiocre poète se fiist contenté de cela et n'eust pas adjousté :
Purpura Mxandro duplici Melibxa cucurrit.
Encore moins :
]utextus<)ue pner frondosa re^us Ida Veloces iaculo cervos cursuque fatigat, Acer anbelanti similis.
28 Préface
Encore jamais un mauvais poète ne se fust souvenu de ce divin hémistiche ,
-* Saevitque canum latratus ad auras.
Tu n*oubiiras à faire armer les capitaines comme il faut, de toutes les pièces de leurs narnois, soit que tu les appelles par leur nom propre, ou par périphrases ; car cela apporte grand ornement à la poésie neroïque.
Tu n'oubliras aussi la piste et battement de pied des chevaux, et représenter en tes vers la lueur et la splendeur des armes frappées de la clarté du soleil, et à faire voler les tourbillons de poudre soubs le pied des soldats et des chevaux courants à la guerre, le cry des soldats, froissis de picques, brisement de lances, accrochement de haches, et le son diabolique des canons et harquebuses, qui font trembler la terre et froisser l'air a'alenioWt. Si tu veux faire mourir sur le champ quelque capitaine ou soldat, il le faut navrer au plus mortel lieu du corps, comme le cerveau, le cœur, la gorge, les aisnes, le diaphragme ; et les autres que tu veux seulement blesser, es parties qui sont les moins mortelles ; et en cela tu dois estre bon anatomiste. Si quelque excellent homme meurt , tu n*oubliras son epitaphe en une demie ligne ou une au plus, engravant dans tes vers les principaux outils de son mestier, comme de Misene qui avoit esté trompette d'Hector, puis avoit tiré la rame de bonne volonté soubs Mnée ; car c'estoit anciennement Texercice de grands héros et capitaines, et mesme de ces quarante chevalliers qui allèrent avec Jason en Colchos. Tu seras industrieux à esmouvoir les passions et affections de Tame, car c*est la meilleure partie de ton mestier, par des carmes qui t'esmouvront le premier , soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en facent autant après ioy.
Tu n'oubliras jamais ^e rendre le devoir qu'on doit
SUR LA. FrANGIADE. 2Ç
à la Divinité, oraisons, prières et sacrifices, comment çant et finissant toutes tes actions par Dieu, auquel les hommes attibuent autant de noms qu'il a de puissances et de vertus, imitateur d'Homère et de Virgile, qui n'y ont jamais failli. i
Tu noteras encores, lecteur, ce poinct qui te mènera droict au vray chemin des Muses : c est que le poète ne doit jamais prendre l'argument de son œuvre que trois ou qu«Ure cens ans ne soient oassez pour le moins, afin oue personne ne vive plus ûe son temps qui Le puisse ae ses fictions et vray-semblances convaincre, invoauant les Muses, qui se souviennent du passé et prophétisent l'advenir, pour l'inspirer et conduire plus par fureur divine que par invention humaine. Tu imiteras les efFects de la nature en toutes tes descriptions, suivant Homère. Car, s'il fait bouillir de l'eau en un chauderon, tu le verras premier fendre son bois, puis l'allumer et le soufler, puis la flame environner la panse du chauderon tout a l'entour, et Tescume de l'eau se blanchir et s'enfle i' à gros bouillons avec un grand bruit, et ainsi de toutes les autres choses. Car en telle peinture , ou plustost imitation de la nature, consiste toute l'ame de la poésie hëroï- (]ue, laquelle n'est qu'un enthousiasme et fureur d'un jeune cerveau. Celui qui devient vieil, matté d'un sang refroidy^ peut bien dire adieu aux Grâces et aux Muses.
Donc, lecteur, celuy qui pourra faire un tel ouvrage , et qui aura une bouche sonnant plus hautement que les autres , et toutefois sans se perdre dans les nues, qui aura l'esprit plus plein de prudence et d'advis, et les conceptions plus divines, et les paroles
1>lus rehaussées et recherchées, bien assises en leur ieu par art, et non à la volée, donne-luy nom de poète, et non au versificateur, composeur d'epigrammes, sonnets, satyres, élégies et autres tels menus fatras, où l'artifice ne se peut estendre ; la sim-
^o Préface
pie narration enrichie d'un beau langage est la seule perfection de telles compositions.
Veux-tu sçavoir, lecteur, quand les vers sont bons et dignes de la réputation d'un excellent ouvrier ? Suy le conseil d'Horace. Il faut que tu les desmembres et desassembles de leur nombre , mesure et pieds , que tu les transportes , faisant les derniers mots les premiers et ceux du milieu les derniers. Si tu trouves, après tel desassemblement de la ruine du bastiment , de belles et excellentes paroles , et phrases non vul-
fjaires qui te contraignent d'enlever ton esprit outre e parler commun , pense que tels vers sont bons et dignes d'un excellent poète. Exemple des mauvais vers :
Madame, en bonne foy, je vous donne mon cœur; N'usez point envers moy, s'il vous plaist, de rigueur.
Efface cœur et rigueur, tu ne trouveras un seul mot qui ne soit vulgaire ou trivial. Où si tu lis ceux-cy :
Son harnoîs il endosse , et , furieux aux armes , Profendit par le fer un scadron de gensd'armes ,
tu trouveras au desmembrement et desliaison de ces deux carmes , qui servent d'exemple pour les autres, toutes belles et excellentes paroles: harnois, endosse^ furieux, armes , profendit, ter, scadron, gensd'armes. Cela se doit faire tant que l'humain artifice le pourra, car bien souvent la matière ny le sens ne désirent pas telle hausseure de voix , et principalement les narrations et pourparlers des capitaines , conseils et délibérations es grandes affaires , lesquelles ne demandent que parole nue et simple et l'exposition du faict, car tantost il doit estre orné et tantost non , car c'est un extrême vice à un orfèvre de plomber de l'or. Il faut imiter les bons mesnagers, qui tapissent bien leurs salies, chambres et cabinets, et non les galetas oà
SUR LA FrANCÏADE. ^l
couchent les valets. Tu auras les conceptions grandes et hautes, comme je t'ay plusieurs fois adverti, et non monstrueuses ny quintessencieuses, comme sont celles des Espagnols. Il faudroit un Apollon, pour les interpréter, encor il v seroit bien empesché avec tous ses oracles et trépieds.
Tu n'oubliras les noms propres des outils de tous mestiers , et prendras plaisir à t'en enquerre le plus que tu pourras, et principalement de la' chasse. Homère a tiré toutes ses plus belles comparaisons de là. Je veux t'advertir, lecteur, de prendre garde aux lettres, et feras jugement de celles qui ont plus de son et de celles qui en ont le moins. Car A, 0, U, et les consonnes M, B, et les SS, finissants les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vrayes lettres héroïques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers. Suy Virgile , qui est maistre passé en la composition et structure des carmes ; regarde un peu quel bruit font ces deux icy sur la fin du huictiesme de Ti^neide :
Una omnes ruere, ac totum spumare reductis Convulsum remis, rostris stridentibus aequor.
Tu en pourras faire en ta langue autant que tu pourras. Tu n'oublieras aussi d'insérer en tes vers ces lumières, ou plustost petites âmes de la poésie, comme :
Italiam metîre jacens ,
qui est proprement un sarcasme, c'est à dire une moc-
2uerie que le vainqueur fait sur le corps navré à mort e son ennemy :
Et fratrcm ne desere frater.
Et dulces moriens reminiscitur Argos,
Seminecesque micant digiti, ferrumque retractant.
Au reste, lecteur, si je te voulois instruire et t'informer de tous les préceptes qui appartiennent à la
poésie héroïque , il me faudrait une rame de papier ; mais les principaux, que tu as leus auparavant, te conduiront facilement à la cognoissance des autres. Or \enons à nos vers communs de dix à onze syllabes^ lesquels, pour estre plus courts et pressez, contraignent les poètes de remascher et ruminer plus longuement ; et telle contrainte , en méditant et repensant , fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, riches paroles et phrases elabourées : tant vaut la méditation , qui , par longueur de temps , les engendre en un esprit melancholique, quand la bride de la contrainte arteste et refraint la première course impétueuse des fureurs et monstrueuses imaginations de Fesprit, à l'exemple des grandes rivières qui bouillonnent, escument et frémissent à l'entour de leurs remparts , où , quand elles courent la plaine sans contrainte , elles marchent lentement et paresseusement , sans frapper les rivages ny d'escumes ny de bruit. Tu n'ignores pas , lecteur, qu'un poète ne aoit jamais es^ tre médiocre en son mestier, ny sçavoir sa leçon à demy,mais tout bon, tout excellent et tout parfait. La médiocrité est un extrême vice en la poésie ; il vaudroit mieux ne s'en mesler jamais et apprendre un autre mestier.
Davantage, je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux , pourveu qu'ils soient moulez et façonnez sus un patron desja reçeu du peuple. Il est fort difficile d'escrire bien en nostre langue, si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le présent de mots et de diverses manières de parler. Ceux qui escrivent journellement en elle sçavent bien à quoy leur en tenir, car c'est une extrême çeine de se servir tousjours d'un mot.
Outre je t'adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principalement ceux du langage wallon et picard , leouel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue françoise, i'énten de celle qui eut cours après que Ta latine n'eut
plus d'usage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatifs non seulement du dit langage, mais de toutes les provinces de France, pour servir à la poésie lors que tu en auras besoin.
Malheureux est le debteur lequel n'a qu'une seule espèce de monnoye pour payer son créancier. Outreplus, si les vieux mots akolis par l'usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons, tu le pourras provigner, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau : exemple de lobhe, qui est un vieil mot françois qui signifie mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur le nom It verbe lobbcr, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon. Tu te donneras de garde . si ce n'est par grande contrainte, de te servir oes mots termmez en ion qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abomination, testification , car tels mots sont languissants et ont une traînante voix, et, qui plus est, occupent languidement la moitié d'un vers. C'est autre chose d'escrire en une langue florissante qui est pour le présent reçeuedu peuple, villes, bourgades et citez, comme vive et naturelle, approuvée des rois, des princes, des sénateurs, marchands et trafiqueurs, et de composer en une langue morte, muette et ensevelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, laquelle ne s'apprend plus qu'à l'escole par le fouet et par la lecture des livres, ausquelles langues mortes il n'est licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appuy d'empereurs, ny de rois, de magistrats ny de villes, comme chose morte, laquelle s'est perdue par le fil des ans, ainsi aue font toutes choses humaines, qui périssent vieilles pour faire place aux autres suivantes et nouvelles. Car ce n'est la raison que la nature soit tousjours si prodigue de ses biens à deux ou trois nations, qu'elle ne veuille conserver ses richesses aussi bien pour les dernières comme les premières. En telles langues passées et defunctes (comme j'ay dit) il ne
Ronsard, — III. }
faut rien innover, comme ensevelies, ayaçt resigné leur droi):t aux vivantes , qui florissent en empereurs , princes. et magistrats, qui parlent naturellement, sans maistre d'escole, l'usage le permettant ainsi, lequel usage le permet en la mesroe façon que le commerce et trafic des monnoyes pour quelque espace de temps ; ledit usage les dcscriequand il veut. Pource il ne se faut estonner d'ottir un mot nouveau , non plus que de voir Quelque nouvelle Jocondalle, nouveaux taltars, royales, ducats de sainct Éstienne et pistolets. Telle monnoye, soit d'or ou d'argent, semble estrange au commencement, puis l'usage l'adoucit et domestique, la faisant recevoir, luy donnant authorité, cours et crédit, et devient aussi commune que nos testons et nos escus au soleil.
Tu seras très-advisé en la composition des vocables, et ne les feras prodigieux, mais par bon jugement, lequel est la meilleure partie de Phomme, quand il est elairet net, et non embabouiné ny corrompu de monstrueuses ima^nations de ces robms de cour qui veulent tout corriger.
Je te conseille d'user indifféremment de tous dialectes, comme j'ay desja dit; entre lesquels le courtisan est tousjours le plus beau , à cause de la majesté du prince; mais il ne peut estre parfait sans l'aide des autres, car chacun jardin a sa particulière fleur, et toutes nations ont affaire les unes des autres; comme en nos havres et ports la marchandise bien loin cherchée en l'Amérique se débite par tout. Toutes provinces , tant soient-elles maigres , servent aux plus fertiles de quelque chose, comme les plus foibles membres et les plus petits de Thomme servent aux
{)ltts nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diigemment la lan^e grecque et latine, voire italienne et espagnole; puis, quand tu les sçauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon soldat et composer en ta langue maternelle, comme a fait Homère, Hésiode, Platon, Anstote et Theophraste, Vir-
giie, Tite-Live, Saliuste, Lucrèce et mille autres, qui parloient mesme langage que les laboureurs, valets et chambrières. Car c'est un crime de leze majesté d'abandonner le tangage de son pays, vivant et norissant, pour vouloir déterrer je ne sçay quelle cendre des anciens et abbayer les verves des trespassez , et encore opiniastrement se braver là dessus, et dire: J'atteste les Muses que je ne suis point ignorant, et ne crie point en langage vulgaire comme ces nouveaux venus qui veulent corriger le Magnificat, entores que leurs escrits estrangers. tant soient-ils parfaits^ ne sçauroient trouver lieu aux boutiques des apothicaires pour faire des cornets.
Comment veux-tu qu'on te lise , latineur, quand à peine lit-on Stace, Lucain, Seneque, Silius et Claudian , qui ne servent que d'ombre muette en une estude, ausquels on ne parle Jamais que deux ou trois fois en sa vie, encore qu'ils fussent grands maistres en leur langue maternelle ? Et tu veux qu'on te lise, qui as appris en Tescole , â coups de verges , le langage estranger que sans peine et naturellement ces grands parloient à leurs valets , nourrices et chambneres ? O quantesfois ay-je souhaité que les divines testes et sacrees aux muses de Josephe Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Emery, Florent Chrestien, Passerat, voulussent employer quelques heures à si honorable labeur !
Gallica se quantis attollet gloria verbis !
Je supplie très-humblement ceux ausquels les Muses ont m^piré leur faveur de n'estre plus latineurs ni grecaniseurs , comme ils sont plus par ostentation |ue par devoir, et prendre pitié, comme bons enfants, e leur pauvre mère naturelle. Ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'advenir (me s'iU avoient, à l'imitation de Longueil , Sadoiet ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles yieilles rapetasseries de
j6 Préface
Virgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter; car, quelque chose qu'ils puissent escrire, tant soit-elle excellente, ne semblera que le cry d'une oye au prix du chant de ces vieils cygnes , oiseaux dédiez à Phebus Apollon. Après la première lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de conte que de sentir un bou quet fani. Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen , rechercher et faire un lexicon des vieils mots a'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose , que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps. Davantage, qu'ils considèrent comme le Turc, en gaignant la Grèce , en a perdu la langue du tout. Le mesme seigneur, occupant par armes la meilleure partie de toute l'Europe où on souloit parler la langue latine, l'a totalement abolie, réduisant la chrestienté, de si vaste et grande qu'elle estoit , au petit pied , ne luy laissant presque que le nom , comme celle qui n'a plus que cinq ou six nations où la langue romaine se débite; et n'eust esté le chant de nos églises et psalmes, chantez au lutrin, long temps y a que la langue romaine se fust esvanouye, comme toutes choses humaines ont leurs cours; et pour le jourd'huy vaut autant parler un bon gros latin, pourveu que l'on soit entendu, qu'un affetté langage de Ciceron. Car on ne harangue plus devant empereurs ne sénateurs romains, et la langue latine ne sert plus de rien que pour nous truchementer en Allemaigne, Pologne , Angleterre et autres lieux de ce pays là. D'une langue morte l'autre prend vie , ainsi au'il plaist à l'arrest du destin et à Dieu qui commanae , lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient étemelles comme luy, lequel je supplie très-humblement, lecteur, te vouloir donner sa grâce et le désir d'augmenter le langage de ta nation.
Quant à nostre escriture , elle est fort vicieuse et corrompue, et me semble qu'elle a grand besoin de reformation , et de remettre en son premier honneur
ie K et le Z , et faire des characteres nouveaux pour la double N,à la mode des Espagnols n; pour escrire monseigneur, et une L double pour escrire orgueilleux. Je t'en diray d'avantage quand j'en auray le loisir. A Dieu, candide Lecteur.
Dcscriptas servare victs opcrumque colores Cur ego, si nequeo ignoroque, poeta salutor ï Car nescire, pudens prave, quant discere malo ^
Res gesta regumane ducamquc et tristia heîla Quo possint scrili numéro monstravit Homerus.