Livre second
Branle sur branle et onde dessus onde, Entr'-ouvroit Peau d'une abysme profonde, Coup dessus coup dans le ael la poussoit y .
Coup dessus coup aux enfers Tabaissoit, Et, forcenant d'une escumeuse ra^e, De flots voûtez couvroit tout le rivage.
Un siflement de cordes et un bruit D'hommes s'eslève ; une effroyable nuit Cachant la mer d'une poisseuse robe, Et ciel et jour aux matelots desrobe.
L'air se creva de foudres et d'esclairs A longue poincte estincelans et clairs , Drus et menus , et les pluyes tortues Par cent pertuis se crevèrent des nues.
Maint gros tonnerre ensoufré s'esclatoit , De tous costez la mort se presentoit A ces Troyens. Lors d'une froide crainte En tel danger Francus eut l'ame atteinte; De larges pleurs arrousa ses beaux yeux, Et, gémissant, tendit les mains aux cieux.
«S'il te souvient de nos humains services.
Grand Jupiter, n'oubli' les sacrifices Du père mien, qui sus tous les mortels De boucs sanglants a chargé tes autels.
Hà! tu devois, en la troyenne guerre, Faire couler mon cerveau contre terre, Sans me sauver par une feinte ainsi Pour me trahir à ce cruel souci !
J'eusse eu ma part aux tombeaux de mes pères. Où je n'atten que ces vagues amères Pour mon sepulchre. abusé de l'espoir Que tes destins me nrent concevoir.»
[Comme il disoit, les tempestes troublées
«. Var. :
Tantost cnflU aux astres escumoit, Tantost baissée aux enfers s'ahjsmoa.
94 La Franciade.
Ont contre luy leurs forces redoublées Plus que devant, et la foudre grondant Avec la pluye en tortis descendant, Suivy d'esclairs , d'opiniastre presse Lécboit la mer d'une lumière espesse , A feu menu qui sur l'eau s'élançoit Et des Troyens les yeux éblouissoit.
Des vieux patrons la parole epandue Sans estre ouye en Pair estoit perdue , Tant la fureur de Bore qui donnoit Par le cordage horrible s entonnoit.
L'un du navire étoupe les crevasses.
L'autre s'oppose aux humides menaces, Et fait la. mer en la mer retourner; L'un tient la voile et ne la veult donner Si laree au vent, et l'autre, à toute peine, Cale ou màst et cliquet et antenne.
L'un court icy, l'autre court d'autre part.
Mais pour néant ; le mal surmonte l'art.
Si esperdus qu'ils n'ont pour toutes armes Que les sanglots, les soupirs et les larmes , Tantost pendus ils voisinent les cieux, Tantost ils sont aux enfers stygieux Pirouettes au plaisir d'une vague.
Ainsi (ju'on voit en la campagne vague, Au mois de may, les espis éventez.
Qui bas , qui haut , tournez et tourmentez.
Aucune fois une bourasque fiere Heurte la proue et la repousse arrière , L'autre la pouppe^ et, bruiante de vent, Se hérissant, la rejette en avant, Rompt la carène, ou de forte secousse En la heurtant à côté la repousse Avec grand bruit. Le cœur tombe du sein Du vieil pilot qui se lamente en vain(ï).]