‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 60 sur 155 · I. Mot de marinier · texte numérisé non relu

I. Mot de marinier

Ce meschant soin qui compagnon me suit Me fait chercher la Gaule qui me fuit , Terre estrangère et qui ne veut m*attendre , Que du seul nom j'ay prise sans la prendre.

a Je suis (je croy) la maudisson des Dieux, Qui sans demeure erre de lieux en liëlix , De flots en flots , de naufrage en naufrage , Ayant le vent et la mer en partage , Comme un plongeon, qui, en toute saiïon, A seulement les vagues pour maison ; Des flots salez il prend sa nourriture , Puis un sablon lui sert de sépulture.

[Ainsy la mer me porte sans effect, Et mon voyage est tousjours imparfaict.

« Bonté des Dieux, et toy, Destin, qui roeines A ton plaisir toutes choses humaines , Aurai-je point en repos le moyen De rebastir le mur dardanien ?

Voirrai-je point une troyenne plaine ?

Voirrai-je point ceste Gauloise Seine Qui m'est promise en lieu des larges tours De Simoïs et Xanthe, dont les cours Arrouzoient Troye, et d'une onde poussée Rompoient le sein de la mer renversée ? ]

<K Donne , Apollon , maistresse Deité De ceux qui vont bastir une cité , Un bon augure à fin que tu m'ottroyes Des murs certains après si longues voyes.

Si je ne puis les Gaules conquérir, Sans plus errer puissé-ie icy mourir Enveloppé d'une horriole tempeste ; Aux Dieux marins victime soit ma teste , Pour sacrifice agréable à la mort , D'un peu de sable en- tombé sur ce bord ! »

Il dit ainsi , quand des ondes humides Sortit le chœur des cinquante Phorcydes Et tout le chœur de Glauque et Melicert , Et Palémon à l'habillement verd ,

150 La Franciade.

Le vieil Triton à la perruque bleue , Homme d'enhaut et poisson par la queue, Tenant es mains pour sceptre leurs tridens , Poussent la nef ae Francus au dedans Du prochain port. La navire poussée , Avant la proue et la poupe froissée, Alloit menaigne (0, ainsi que le serpent Qui sur le ventre à peine va rampant, Quand un passant au coup d'une houssine Luy entre-rompt les ressorts de l'eschine, Plis dessus plis, en cent ondes retors, Siffle , retrame et retourne son corps ; En se léchant son venin il remasche.

Et renouer ensemble se retâche (a).

Mais pour néant , car son dos est perclus ; Ainsi trainoit le bateau de Francus.

Hors du troupeau bien loin s*est escartée Leucothoé , la fille de Protée , A qui Phœbus, pour la favoriser, Donna jadis Part de prophétiser (b).

Ses longs cheveux erroient sur la marine ; Son chef estoit plus haut que sa poitrine

a. Var. :

// sifle aigu y Vescume enfle sa jotu, Et comme il peut se reprend et renoue.

b. Var. :

A qui Phebus, amoureux d'elle, avoit Donné Tespril qui le futur sçavoit,

I. Mehaigne, perdus, ce que les Grecs appelloient mjp^^. Nos critiques se moqueront de ce vieil mot françois ; mais il les faut laisser caqueter. Au contraire , je suis d*opinion que nous devons retenir les vieuit vocables significatifs jusques ï tant que l'usage en aura forgé d'autres nouveaux en leur place.

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