RENAISSANCE
SONNET
Lorsque la Poésie, après la Renaissance^ Du Parnasse français entrevit le chemin, Est-il vrai que Ronsard, parlant grec et latin. Ait préparé pour elle une autre décadence?
Celui qui prononça cette injuste sentence
Fit à rantiquité pourtant plus d'un larcin ;
S'il négligea les mots, il chercha son butin
Sur le fonds même, et prit son cœur et sa substance.
Mais Ronsard est debout! Il vit dans ses sonnets. Dans les chants qu'il consacre à l'honneur des Français, Dans son langage aux Rois si pur de flatterie.
Il domine son Temps ! Sous son noble étendart
Du Bellay rajeunit la vieille poésie
Et Syméon sauva les monuments de l'art. (*)
Henri Siméon.
Juin 1867.
I . Gabriel Syméon, de la famille de l'auteur, originaire de Provence, élevé à Florence, savant archéologue du XVI" siècle et ami de Ronsard. P. B.
xxxij Les Poètes
SONNET
Hélas! nous sommes nés en des jours violents I Le Passé tombe, après s'être coupé les veines, Et le Présent nourrit de lâchetés malsames L'Avenir au maillot dont il corrompt les flancs.
Meurent les seins féconds et les mamelles pleines ! Nos fils boiront la honte et les affronts sanglants ; On les verra traîner sous des cieux insolents [chaînes ! Leurs fronts lourds de mépris et leurs bras lourds de
Pour nous, avant dé voir le grand sol des aïeux S'effondrer sous nos pieds, sauvons du moins nos Dieux, Les gais sonneurs d'amour, les charmeurs de souffrance.
Rois, tribuns et soldats, fils géants du hasard, Vous serez oubliés, cependant que Ronsard Vivra pour dire où fut le beau pays de France.
JOSEPHIN SOULARY.
SONNET
O maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, J'admire tes vieux vers et comment ton génie Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie Sait, dans le jeu des mots, asservir le hasard.
DU xixe Siècle. xxxiij
Mais plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,
J'aime ta passion d'antique po&ie,
Et cette téméraire et sainte fantaisie
D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.
Ah ! depuis que les cieux, les champs. les bois et l'onde N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde, Car le monde sans lyre est comme inhabité !
Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes Et tu refais aux Dieux une immortalité.
Sully-Prudhomme.
Je l'aime, ce poète à l'instinct créateur, Qui fort de son génie, inspiré par l'étude.
Prit dans ses mains la langue encore informe et rude, Et la pétrit longtemps comme un hardi sculpteur ;
Et qui l'ayant domptée et faite à sa hauteur Mit sa grande œuvre au jour, puis^ dans la solitude , Las de gloire et d'encens, rongé d'inquiétude. S'endormit dans la paix du divin Rédempteur?
Vrai monarque d'un siècle unique dans l'histoire, On l'arracha du trône; on insulta sa gloire... Le vaincu se relève, acclamé, rayonnant.
Ronsard, * c
xxxiv Les Poètes
De son dédain cruel la France enfin s'accuse ;
La France trop longtemps ingrate envers sa Muse,
Se couronne elle-même en le recouronnant.
Edouard Turquety.
DivÛm genus.
Deux hommes de combat et de pensée ardente De leur siècle ont marqué le seuil : Ronsard et Nous, la Postérité, dressons leur tribunal. [Dante. L*un fut taillé d*un bloc. L'autre, vaillant et souple, De la strophe et du rhythme épuisait l'arsenal . Plutarque à ces noms-là médite et les accouple ; Grands tous deux! les louer devient presque banal.
L'un a fondé sa gloire en œuvres plus complètes : Sur l'obstacle vamcu, nous, jugeons les Athlètes! L'un était de Florence, et nantait les démons; L'autre de sang Gaulois, né du pays Carnute.
Vivant, on l'adorait; mort, on le persécute.
Ronsard, Quand le triomphe eut couronné sa lutte, Mort, fut ûécapité; c'est pourquoi nous l'aimons.
Dante, aux riants échos du bleu ciel de Provence, Trouva le sol ouvert et labouré d'avance.
La viole et le théorbe y sonnaient les amours ; Les chevaliers, la Dame aux sveltes banderoles. Sous un dais broché d'or, de soie et de velours, Avaient, dans l'art d'aimer, connu l'art des paroles.
DU xixe Siècle. xxxv
L'ancien Guelfe aux jongleurs, à nos gais troubadours, Toute mûre, emprunta pour son Enier la langue.
Ronsard, le fier cyclope aux épaules d'airain, D'un minerai nouveau creusa le souterrain.
Ce ne fut plus Marot et sa courte harangue.
Le métal qu'il prenait vierge et brut de la gan^e, Il s'en forge un tonnerre; et comme font les Dieux, D'une triple étincelle il en ourdit les trames. Son fflaive a le tranchant façonné de trois lames : De Virgile, et d'Homère, et de Liwarc'h le vieux^ Dernier de ces Harpeurs, que de leurs doigts fluides Les Elfes couronnaient sous l'arbre des Druides.
Vers la cime est monté par ces trois échelons
Le Titan simple et fort, le Celte aux cheveux blonds.
Et sur le haut du Pinde, il chantait le Rapsode. Le long du précipice, au détour du sentier, Pindare, en l'abordant, le fait son héritier. Jeunesse, amour, prière, il chante; l'hymne et l'ode D'Alcée et de Lmus retrouvent l'ancien mode.
Il chante ; l'épopée a repris son grand vol ; Il chante; et dans son cri l'aigle eut du rossiffnol. Dès lors que de lui-même empruntant les seuls charmes, Oublieux de Pétrarque et du sonnet caduc.
Aux ruches de l'Hvmette il vint cueillir le suc, Nul n'a mieux dit la plainte et soupiré les larmes.
Et du Pinde ébranlé la source et les vallons Nomment leur Dieu Ronsard,leCelteaux cheveux blonds.
Il eut ses détracteurs, puisqu'il faut qu'on en parle. Mais vous, François premier? vous, les deux Henri, Stuart et Marguerite, astres de son matin? [Charle, Vous, sa jeune Pléiade? et Montaigne, et le Tasse,
xxxvj Les Poètes
Trouviez- vous qu'en français il parlât grec, latin? Tombez, palmes et fleurs qu'à rldole on entasse; Son règne n'eut qu'un temps ; ce temps est révolu : Le Tasse était un fou ; Montaigne avait mal lu. Au bord des quais, où git le bouquin vermoulu, A la pluie et dans l'auge où les in-quarto baignent. Où tant d'illustres morts dans le marais s'éteignent, Ronsard a de l'égoût humé l'exhalaison.
Comme Dante eut l'exil, Ronsard eut la prison ; L'Immortel écroué dans sa geôle posthume, Du mépris des passants a connu ramertume.
Et la cour, et Paris, la rue et les salons Oublièrent Ronsard, le Celte aux cheveux blonds.
Dante et Ronsard du Pinde avaient quitté la cime. Adieu l'air; l'eau qui pleut vivante aux rochers nus; Le couple est au pays des ombres. Dans l'abyme. Près d'eux Boileau, Malherbe à leur tour sont venus. Le Vates florentin, les ayant reconnus^ Dit à Ronsard, qu'avaient tué leurs traits acerbes : « L'un peut tondre des mots, l'autre éplucher les herbes «Dont il a marqueté son jardinet d'Auteuil ; «Quand tu parlais latin, c'était mieux que Santeuil; » Grec ? c'était comme Homère en des strophes superbes. »A tes Hymnes (*), j'ai cru qu'aux bruits de 1 océan, »De ton luth résonnaient les harpes d'Ossian. » Malherbe et Despréaux, là, n'ont point osé mordre ; Dante, à son triounal, les mit au second ordre.
Et de l'Eden aux bois de myrte, les Colons Applaudirent Ronsard, le Celte aux cheveux blonds.
I . Les Hymnes de Ronsard sont des fragments épiques de la plus grande beauté.
DU xixc Siècle. xxxvij
Dante avait prononcé; qui viendrait le combattre? L'Homme, ou Tlnsecte, neutre et oui crut de son dard Éterniser la plaie aux tempes de Ronsard? — Malherbe, le poète aimé de Henri Quatre, Cœur digne, esprit loyal. s*il fut quelquefois sec. Du vieux Barde s'approcne et lui tend la main droite. L'Eunuque seul, dont Toeil est myope et le pied boite, Lui reprochait encor son latin et son grec.
Mais bapho, les seins nus, la tunique déclose, A murmuré : « Mignonne, allons voir si la rose... » Cette note au Léthé rendit le souvenir ; Une Elfe à Taile bleue et oui sort .du menhir Dit à Ronsard : « Mon fils, aans mes bras viens, repose. »
Et la source, et le lac, la nue et les aiglons. Ciel, mer, ont salué le Celte aux cheveux blonds.
Eugène Villemin.
Juin 1867.
ÉTUDE SUR LA VIE