I . Mue du verbe muer, changer : Comment change la terre
Il aymoit cest enfant d*une amitié si forte,
Que dés le poinct du jour où TAubc ouvre sa porte
Au soleil, jusqu'à l'heure où s'embrunist le soir,
Il ne saouloh son cœur ny ses yeux de le veoîr.
Et comme tout ravy, sans bouger d'une place,
Tousjours le regardoit et pendoit de sa face.
Lorsqu'il se fust longtemps enyvré de ses yeux.
Ses yeux maistres des cœurs des hommes et des Dieux,
La nevre doucement, fièvre trop rigoureuse.
Admirant cest Epheoe en devint amoureuse.
Elle entra dans son corps, le serra, l'embrassa
Et luy baysant le sang tellement le sucça
Qu'il mourust par la main de sa cruelle amjre..
Son teinct prist la couleur d'une rose blesmie ;
Malheureux jouvenceau ingrattement aymé,
Comme un chesne aux forests, d'un lierre enfermé
Qui si fort en ses nœuds l'entortille et le serre
Qu'à la fin, mort et sec, tresbuche contre terre. .
L'Empereur, quoique grand et constant.au malheur,
D'impatience atteint, se pasme de douleur,
Regrettant sa moitié, dont l'ardente Cyprme
Luy avoit attaché l'image en la poitrine.
Or. ne pouvant changer ceste ardente poison,
L'Amour après sa mort ne perdist sa saison ;
Mais se renouvellant par son propre dommage,
L'absence et le regret l'irrita d'avantage.
Il le fist enroller au rang des immortels ;
Il luy bastit un temple et dressa des autels,
Luy dédiant honneurs, festes et sacerdotes.
Où le Nil amoureux rend fertiles les mottes
De l'Egypte, à l'endroit où le bord Memphien
Entend crier Anube en la forme, d'un chien.
Il luy fist eslever une blanche statue
De marbre Parien, qui toute jeune et nue
Monstre encore aujourd'huy, forçant les siècles vieux.
Combien il eust d'amour et de grâces aux yeux ;
Pour allonger longtemps sa courte destinée.
Il changea le vieil nom de la ville Antinée
Et la fist appeler du nom du Jouvenceau, Afin que sa beauté, mesprisant le tombeau, Fust d'honneur et de nom jouissante et fertile. Par temples, par autels et par surnom de ville. Tu pourras veoir, lecteur, en voyant cest escript, Que toute amour poignante aveugle nostre esprit, Amsy que, par le sens, quelque fois nous faict croire Qu'une corne de buffle est une dent d'ivoire. (*)