‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 45 sur 127 · I. La dissuadait · texte numérisé non relu

I. La dissuadait

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Enfin Paccord des pères se deffaict.

Rien ne se veoit des deux costez parfaict.

Lors en son cœur sent une extresme joye La fille, et plus dolente ne larmoyé; Car elle espère encore de jouyr De son amant, qui la faict resjouir.

Comme un coulomb, qui a iiiy Patteincte De Tongle noir de Tespervier, sans crainte Se resjouit pour avoir esvité La faim du bec qui Pa presoue emporté; Ainsy, pensant que son col liist délivre Du ioug pesant où luy convenoit vivre.

Le aeuil passé de son esprit chassoit; De mille vœux le ciel elle emplissoit Et supplioit aux Dieux que sa prière.

Juste en son cœur, ne fust mise en arrière.

Et que jamais on ne peust s'accorder.

Il plust aux Dieux quelque temps la garder, Luy octroyant moitié de sa demande.

Car le Sei^eur qui par amitié grande La poursuivoit, fust ailleurs accordé.

Lors ceste fille eust l'esprit desbordé D'extresme joie; en plaisirs elle noue Et des hauts Dieux la puissance elle loue, Comme si fust advenu son souhait.

Mais ce n'estoit (pauvrette!) encores faict.

Comme celuy qu'a tourmenté la fièvre, Quand elle sort au dessus de sa lèvre Et qu'un accez ou deux ne luy revient, Il pense ^ay aue la santé le tient. Santé qui est ae la nature amye.

Il pense loing de soy la maladie Et que l'ardeur Tait sans rétour laissé.

Mais tout soudain il se ressent pressé De ceste fièvre en ses veines ardente, Bruslant son corps du chef jusqu'à la plante. Ainsy advint à elle qui pensoit.

Quand le malheur un temps ne la pressoit.

Que sa douleur fust du tout consommée.

Son vain plaisir fust tourné en iumée.

Au rang des morts le père du Seigneur Que ceste fille avoit à contre-cœur, Fust arrangé dedans la fosse ouverte Et de gazon sa poitrine couverte.

Adoucie fils, maistre de son vouloir, Sans de Taccord ja promis se challoir, Voulust quitter son autre fiancée.

L'amour qui br^ luv bfesse la pensée Le faict pensif à celle retourner De qui la grâce il ne pouvoit gaigner.

Comme un bois sec tout soudain se renflamme Si tant soit peu Ton ressouffle sa flamne, Ainsy le feu qui avoit enflammé Ce pauvre amant fiist soudain rallumé.

Elle qui veoît son attente trompée Et de recbef sa vie enveloppée Dedans la rets, et qu'elle n'a ny sœur, Mère, parents pour dire son malheur.

Ayant sans plus une mère marastre.

Elle ne peut, en ce cruel desastre.

Si non avoir, seule, pour tout secours, Et nuit et jour à ses larmes recours.

Elle gémit, pleure, crye et lamente.

Tousjours l'amant que le désir tourmente.

Avec presens et moyens la poursuit ; Plus la poursuit et plus elle le fîiit.

Plus de raymer luy oste Tesperance, Plus de la suivre iest sa persévérance. Plus die est froide et tant plus il est chaud. Plus se soucie, et moins elle s'en chault.

Enfin, voyant qu'il ne la peut conduire Jusqu^à l'aymer autant qu'il le désire.

Pria le père avoir de luy pitié Et qu'à sa fille il dict son amitié, Que pour espouse autre ne vouloit prendre Et qu'il la fist au mariage entendre.

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Ah ! la sentence amere, quand aymer Il faut celuy qu'on ne peut estimer.

Le père veut que, sans plus, elle n'use De langueur, feinte, ou remise, ou excuse, Puis que le nœud nuptial soit estrainct.

La fille adonc que le malheur contrainct, Pour déceler la douleur qui la touche, De telle plaincte ouvrit sa belle bouche :

— « Mon père, lasl qui m*estes seul resté Pour mère, frère, et sœur, et parenté, Qui chèrement m'avez tousjours nourrie Jusques icy, espargnez-moy la vie.

Las ! je prevoy le jour de mon trépas, Si me voulez mettre dedans ces lacs, Si me voulez à cet homme promettre

Sue je ne puis en ma poitrme mettre, omme fascheux, de chacun médisant^ Qui, bien que riche, à tous est desplaisant.

Il vaudroit mieux en maison plus cnetive Se marier bien souvent, où 1 on vive Sans fascherie, à son contentement, Qu'estre à mal-aise ailleurs bien richement.

Vous qui avez plus grande expérience Que je n'ay pas, en avez cognoissance.

Par vous j ay veu la lampe du soleil :

Changez, changez, mon père, de conseil, Et vostre fille encore laissez vivre!.... »

De grosses pleurs on voyoit s'entresuivre Qui de ses yeux à gouttes ruisseloient Et sur sa face en ondoyant roulloient. Son seul secours et ses plus belles armes N'estoient sinon qu'ardents souspirs et larmes. A joinctes mains elle prioit ainsy.

Le père n'a de sa fille mercy.

Ny ses souspirs à pitié ne 1 esmeuvent, - Ny ses doux mots attendrir ne le peuvent.

Il est ainsy qu'un rocher qui n'entend La pauvre nef qui contre tuy se fend.

Il la menace, il se fasche, il la tance,

Il veut, sans plus, que sans aucune instance,

Elle s'appreste à ce qu'il a voulu ;

g lie tout le faict est ferme et résolu r qu'il ne faut qu'autre espoux elle espère.

Quand elle ouïst ceste sentence amere, Plus que devant tesmoigna ses douleurs ; De ses deux yeux fist deux torrents de pleurs. En gémissant, comme faict Philomele Qui de Thére plainct la rage cruelle.

Tousjours ne souffle aqufllon ou fort vent, Qui des pins droits la teste bat souvent ; Et toutefois sans repos est pressée La demoiselle en tristesse laissée.

Son père fust quelque espace de temps Aux champs qui sont des ennuys passe- temps.

Mais cependant, de poursuite non moindre, Celuy qui veut auprez d'elle se joindre Au fict nopcier, souvent prés d elle vient Et luy contant ses amours l'entretient.

Lors ceste fille, espérant d'elle-mesme Le rebuter, luy dict qu'elle ne Tayme Et que jamais pour rien ne l'aymeroit.

Et son amour au cœur ne desiroit.

Par ce moyen du tout rompre elle pense L'accord brassé et la dure sentence.

Mais d'autant plus il la désire et veult.

Moins en avoir la jouissance il peult. Comme l'amour qui sa raison transporte Triste et pensif le pousse en mainte sorte, Aux champs il va pour le père advertir Comme sa fille il ne peut convertir A son vouloir, si que nulle parole.

Tant douice soit, ne la peut rendre molle.

Le père faict retour en sa maison, Oultre d'ardeur, perdant presque raison ; II prend sa fille, et maugré son envie, A ce mary promptement la marie.

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La Cyprienne et la grande Junon , Et Hyméné d'elle seul compaignon.

Dont la puissance aux espouses préside, En ce lien luy servirent de guide.

Devant le prebstre, en grand' solemnité, S'entr' engagea des deux la volonté.

Au soir tous deux un mesme lict pressèrent Et bras-à-bras Pun Tautre s'embrassèrent.

Ainsy ny pleurs, ny regrets, ny soupirs Dont s'engendroient mule petits zepnyrs

Sui larmoyant, de vœux font le ciel fendre, 'eurent pouvoir en rien de la defFendre, Ny à son mal angoisseux secourir.

Elle contraincte à vivre et à mourir En mesme chambre avec ce fascheux homme, Voyant qu'en vain de douleur se consomme.

Puisque du père estoit tel le plaisir.

Serra la briae à son premier désir ; Prenant l'arrest d'une vieille prudence.

Arma son coeur de forte patience ; Pour supporter toutes afflictions Et du mary les imperfections.

Sa volonté saigement a bridée

g u' Amour ailleurs avoit desja guidée, iïx deux ensemble ils vivent doucement.

Si que chaqu'un en a contentement Et la vertu de ceste femme admire.

Qui, douce et saise, endure son martyre.

Qui a jamais, dedans l'obscurité D'une forest veuve de la clairté.

Porté ses pas, souvent il se desvoye Dans le carroy d'une trompeuse voye; Car maint chemin, oui se traverse en croix.

Le faict errer dans 1 espesseur du bois.

Et la forest est si longue et profonde Qu'il ne veoit point l'horizon de ce monde, Doubteux comment il en doive saillir.

Bref, par contraincte il luy convient faillir.

Ainsy d'Amour la forest est obscure.

Grande, profonde et pleine d'aventure.

Où qui ses pieds pourmene bien avant Dans l'espesseur, il se va deœvant Et vagabond erre tousjours en crainte ; Trouvant sa voie en cent chemins contrainte, Dans la forest le plus souvent se perd Et de pasture aux dents des lyons sert.

Si quelque Dieu qui les hommeynspire De telle erreur soudain ne le renre; Comme, au besoins^ un bon Dieu s'est trouvé Qui du péril ceste fille a sauvé, ETla changeant d'une âUe amoureuse En une femme honneste et bien heureuse, D'honneurs, de biens a remply sa maisoo Et faict servir le sens à la raison.

Et toute Dame est par elle advertie Que la jeunesse à la fin se chastie.

ELEGIE. (0

AÎQsy qu'on veoit ta veuve tourterelle Aux plus beaux mois de la sabon nouvelle, De bois en bois, de buisson en buisson. Tenir seulette une triste chanson ; Et tellement le soucy l'accompaigne,

I . Extrait du même maauscrit que la pièce précédente, ainsi que celle qui suit.

Cette élégie aurait-elle été faite lorsque Marguerite de France épousa Emm. Philibert, Duc de Savoie ir Ronsard avait pour cette princesse une passion profonde qu'il n'osait exprimer et qui expliquerait pourquoi ces vers n'ont pas été imprimés de son temps.

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Pour le regret de sa chère compaigne,

Sue du printemps les amoureux présents e luy sont plus gratieux ny plaisants, Herbes, ruisseaux, fleurettes ny verdure.

Mais, lamentant, d*un enroué murmure Remplit les bois et les champs d'alentour.

Se complaignant de fortune d'amour.

Au poinct du jour, quand le soleil s'éveille. Et quand la nuict soubs les eaux il sommeille, Et a midy quand Textresme chaleur Faict perdre aux fleurs et puissance et couleur, Sur Tarbre sec en tout temps, à toute heure.

Sans reconfort sa compaigne elle pleure.

Qu'un oiseleur, en la prime saison, A prise aux rets pour la mettre en prison Et retient serve en l'obscur d'une cage. (*) — « Plus de ruisseaux, de fleurs, ny de bocage! Plus nous n'irons, ce dict le triste oyseau.

Comme soûlions au temps du renouveau.

Nous promener par la verte prairie, Ny sur les bords d'une rive fleurie, Ny par les bois de feuilles hérissez, Par les ruisseaux de mousse tapissez.

Où le gravois caquetant se pourmeine, Roullé des flots (Fune claire fontaine.

Tout me desplait ; le verd ne m'est plus verd ; De noir obscur le printemps s'est couvert ; Toutes les fleurs de douleurs sont atteintes Et les ruisseaux s'accordent à mes plaintes.

Depuis le jour que tu partis d'icy Tout s'est changé en larmes et soucy.

Tout s'est noircy d'une douleur extresme Et rien ne vist sinon la douleur mesme;

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