‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 81 sur 127 · ENTRE-PARLEURS · texte numérisé non relu

ENTRE-PARLEURS

THOINET Berger, PH!UN Chassenr, CLAUDÏN Pescheur.

^e fortune un matin, le long du bord où Seine Son canal my-party en un seul cours rameine.

Un Berger, unChasseur, et un Pescheur amiJ,

iPour se garrer d*orage à Tabri s'estoient mis

Dans Tantre somptueux que la mère Cybele Pour festoyer ks Dieux, sa semence immortelle, Orna de ses presens. La j'entendis leur vois Et le nom de Perrot, TÂpollon des François, Que j'engravay deslors sur Tescorce d'un arbre Pour durer à jamais plus dur que sur le marbre,

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Anne, avec ton beau nom, nom de Diane appris, Pour l'apprendre à son frere, à fin qu'au grana pourpris Qu'il dore de ses rais, sur la terre il l'espande,

Suî aux questes d'honneur pour toy n'est assez grande, esme en Tair jusqu'au ciel où volent tes oyseaux, Et où tu es tant craint sur les marines eaux.

Donne, grand Admirai, congé à mon navire De demarer du port, et au lieu d'un.Zephyre, Enfle de ta faveur ma voile et mon désir; Car je veux dessus toy nouveaux cieux découvrir. Marquer nouvelles mers, et que par toy l'on sçache Ce que l'art et le sort et nature nous cache. Si qift tant de vertus qui te font renommer, N'aient borne seulement de la prochaine mer.

Cependant échangeant ton beau nom en tristesse. En cyprès les lauriers qui couronnent ta tresse, Entens pour ton Perrot ces regrets et sanglots Qui sont mesme entendus des poissons et des flots Que ton seul nom accoise, et qui à ta venue Applanissent le dos de la tourmente émeue, Comme on void au printemps les vagues s'appaiser Quand Nerée adoucit sa Doris d'un baiser.

Claudin.

Non, ce n'est point en vain qu'un si cruel orage Menace à despourveu ma vie du naufrage.

Qui brisant mon esquif flots sur flots assemblant, I?âise de mon repos si soudain va troublant; Ou soit que Jupiter plus bénin admoneste Que tousjours il nous faut redouter la tempeste Qu'il pend dessus nos chefs, ou qu'il vueille annoncer Quelque mal-heur plus grand au'u va sur nous lancer; Nostre offense tousjours sa colère devance.

Mais la punition suit de bien prés l'offense.

A peine estoit-il jour, et la lune qui luit Encor pouvoit marquer les ombres de la nuit,, Quand voyant le serein de l'aube safranée.

DE Cl. Binet. 225

Se mirant peu à peu daus la rive eslonenée

De Seine, au calme lit, promesse d'un Deau pur,

J'entre dans ma nacelle et mets tout à Tentour

Mes avirons, ma truble, et la gaule crochue

Pour attirer du fond mainte nasse tendue

Au détroit des javeaux. Je me desfais du bord,

Je commence à gascher. quand (ô mal-heureux sort)

Je voy dessus mon chef la douteuse mouette.

D'un orage avenir la sinistre profette,

De hauts cris agaçant 1^ funestes corbeaux.

Qui s'assemblent au bruit pour ravir sur les eaux

Des carnages flotans; d'autre costé j'avise

Un long rang de canards, qui sur leur plume grise.

Ayant Tait parler l'eau de leurs cous allongez,

Parmy les foulques noirs au fond se sont plongez.

Lors tout à coup sur moy. la fureur survenue D'un tourbillon venteux, fend l'espais d'une nue Qui s'endurcit en gresle, et fait en mille bonds Jaillir les flots émeus et le fond des sablons.

Las, c'estoit fait de moy, ma mort estoit prochaine, Je voyois mon tombeau dans le creux de la Seine, Quand de cœur et de bras je commence à nager.

Avec toy, mon Thoinet et toy Philin aussi, Dans cet antre à l'abry me font trouver icy.

Pour passer sans danger la tempeste orageuse. Souvent vient d'un mal -heur une rencontre heureuse.

Thoinbt.

Ha, tu n'es point tout seul , qui as senti les coups Du mal-heur, mon Claudin 1 Plus heureux serions-nous Si la peste a'autonne, ou l'hyvernal orage, Si le ciel qui tousjours pleure nostre dommage. Comme on a veu fanir l'herbe espoir du printemps. Eussent aussi iîani le reste de nos ans;

Ronsard» * 1 5

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Au seul nom de Perrot, et à leur voix diserte' Attirent Proté mesme, et Glauque, et Melicerte; Perrot, rien que Perrot ne respondent les flots, Et de ce nom les vents vont emplumant leur dos.

Mais or' que le Destin, plus sourd à ma prière Que les rocs Capharez, plonge dans la. rivière Des oublis éternels, Perrot mon cher soucy, Que deviendray-je^ ô Dieux 1 Las que feray-je icy Seulet sur ceste rive? Ah ! il faut que je laisse Les mestiers qu'il m'apprit, déduit de ma jeunesse, La pesche industrieuse ; il faut qu'avecgue luy Je me laisse moy-mesme angoisseux plem d'ennuy.

Désormais sans Perrot je fuiray la rivière.

Mes perchots pourriront dedans risle Louviere, Mes nasses d'osier franc, ma saene et mes vervains, Qui sans luy ne seroient qu'un faix entre mes mains. Sans luy ne me plaist plus de pescher à la ligne, Ny le liege guetter qui d'enlever fait signe, Ny avec Tafigeoir, ou la ligne de fonds, Accrocher les petits ou les plus grands poissons; Perrot a quant et soy tiré toute ma joye, Il est mon hameçon, et moy je suis sa proye; Car c'est luy qui premier m'apprit à fredonner De la conque aux replis, fascheux à entonner, Qu'un jour il me donna, me disant : « Je te donne Ce présent, mon Claudin ; jamais autre personne Ne l'emboucha que moy. Les peuples escaillez Quelque jour à ton chant se rendront oreillez. »

Ainsi aisoit Perrot, mais je laisse pendue A un croc araigneux ceste trompe tortue, Et mes lignes oepuis* aussi depuis sa mort Je n'eusse rien pesché ny au fit ny au bort.

Car la carpe au plus creux des molanges serrée,

guittant le cours de l'eau vive s'est enterrée, rie barbeau nourry dans le. courant pierreux Se laisse avec les eaux emporter langoureux.

De tristesse je meurs ! Mais, Philin, je te prie. Pendant que le loisir, et le temps nous convie

DE Cl. BINET. 2^1

D'adoucir la rigueur de nos maux par ta voix. Tire-nous hors de Teau, et nous meine en tes bois.

Philin.

Tous nos bois sont remplis de dueil et de tristesse, II ne faut point chercher dessous leur cime espesse Couverture à nos maux, Perrot en est sorty ; Le beau chef des forests depuis s'est amorty.

Il ne faut plus chercher sur la source d'Heleine Le divin rossignol, boccagere Sereine ; Car ayant entendu le destin de Perrot^ Bien loin il s'est caché pour ne plus dire mot ; Trop bien le chahuant, et la mortelle orfraye. Qui des vieillards craintifs les longues nuits effraye ; Bien les chauve-souris au voler tremblottant, Seuls, les autres oyseaux iront espouvantant. . Et n'estoit pour avoir de Perrot souvenance, Moy-mesme loing des bois ferois ma demeurance ; Car ayant ce matin prins mon limier Travail, Au lieu de rencontrer sur le frais de Fégail Du cerf ou du chevreuil, il n'assent que les fientes De loups ou de renards, ou de bestes puantes. Mais Perrot qui aymoit le désert des forests, Y ayant consacré pour despouille ses rets.

Et au front de mamt arbre au destour de Gastine Ayant gravé les tons de sa Muse divine.

Lors Que las de chasser, de Phœbus compagnon. Il rend en nos forests immortel son beau nom ; Il veut, et je le veux, qu'aux forests je demeure, A fin qu'à chaque object sa mémoire je pleure. Et qu'au dos des rochers, des saulx, des chesnes vers. Vos vers, Claudin, Thoinet, je grave avec mes vers.

Thoinet.

Tous les ans les Bergers feront .des sacrifices A Pan et à Paies pour Perrot honorer ;

2)2 ECLOGUB

Que sçait-on si Paies pour jouir des délices De Perrot, en son parc Ta voulu retirer?

Philin.

Dictynne, fay-moy don de ta trompe divine Pour sonner de Perrot le tout-drvin nonneur; S*il jouit des baisers de ta £ace argentine, Fay que ton frère en soit luy-mesme le sonneur.

Claudin.

Je chomeray tousjours de Perrot la naissance : L'honneur François nasquit, et meurt en mesme jour ; Possible Que Cypris, jalouse de la France, L'a ravi dans sa conque éprise de s'amour.

Thoinet.

Le thym n'est point plus doux aux mouches de Skile, Plus doux n'est point au bruit des ruches s'endormir, Que doux estoit ton chant, qui encore distîle Dans mes sens estonnez un midieux souvenir.

Philin.

Plustost seront les dains sans crainte en un gagnage, Les chesnes sans racine, et les lyons sans cœur,

?ue ton nom sans honneur, honneur qui d'âge en âge ê rend et sur l'envie et sur le temps vainqueur.

Claudin.

Autant qu'on void de flots quand Neptune s'irrite, Autant que de poissons montent en la saison.

Autant aue d'aige ceint les costez d'Amphitrite, Autant de myrtes verts ceignent son chef grison.

DE Cl. BiMBT. 2}3

Thoinet.

Nymphes qui habitez le long 4e ces prairies, Chantez vostre Perrot qui tant vous a chanté; Sans luy vous n'auriez point les xobfaes si flnries : Immortel est celuy que Perrot a vanté.

Phïlin.

Tous vos lauriers sont morts. 6 Nymphes bocageres, Avec vostre Perrot; mais si, au clair ruisseau De vos yeux, arrousez ses os et cendres chères. Les lauriers renaistront du creux de son tombeau.

Claudin.

Donnez ores, donnez, 6 Naïades gentilles.

Esprit à ces roseaux plantez en vostre sein : Perrot soit leur subject ; ainsi coulant subtiles Puissiez- vous des Tritons tousjours frauder la main.

Chœur des Nymphes.

Ces champs, ces rivières^ ces bois.

Ont oûy Tair de vostre voix, Voix aussi du ciel escoutée; Qui ressuyant son moite front, Destoume les nues qui vont Se fondre en la mer escartée.

L'herbette croist parmy ces champs, Les arbres sentent un printemps.

Rassises luisent les arènes ; A vos chants les Dieux sont venus, Phœbus et les Satyres nus, Et les trois Chantes Sirènes.

234 ECLOGUB DE CL. BINBT.

Perrot nous chanterons tousjour', Avec nous il fait son séjour; Enfans suivez vostre fortune, Les Dieux oyront tousjours vos vœux, Es prez, es buissons ombrageux, Et sur les sillons de Neptune.

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