‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 80 sur 127 · I . Binetet Colletet' ne disent rien de cette «apparition · texte numérisé non relu

I . Binetet Colletet' ne disent rien de cette «apparition

regret de partir de ce monde et s'en aller à celuy où il estoit appelle.

Au mesme temps survindrent plusieurs notables habitans de la ville de Tours, qui Tavoient souvent visité depuis qu'il estoit arrivé à Sainct Cosme, et entendans qu'il n'y avoit plus d'espérance qu'il peust passer ce jour, s'estoient avancez de le venir voir de meilleure heure que les precedens. Un peu après donc qu'ils furent entrez , le sous-prieur de Sainct Cosme qui les avoit conduits, prit la parole et luy dit : Qu'il sembloit que Dieu les vouloit tant affliger oue de le retirer d'avec eux; partant que ce seroit aignement fait à luy de s'y préparer pendant qu'il luy en restoit le loisir; qu'il avoit des affaires temporelles; qu'il croyoit qu'on luy avoit déjà conseillé d'y donner orare ; qu'il avoit aussi des affaires spirituelles, qui estoit 1 estât de son ame et le salut de sa conscience ; qu'il estoit temps d'y vacquer et se résoudre de quelle façon il vouloit mourir.

A ces mots il s'aigrit, et luy demanda s'il ignoroit comme il vouloit mourir; puis repartit qu'il vouloit mourir comme estoient morts ses pères, c'est à dire, en la foy de l'Eglise catholique 1 Et lors commanda qu'on luy appellast tous ses religieux, et qu'il desiroit qu'ils fussent spectateurs du dernier acte de sa vie: ausquels quana ils furent assemblez il commença a faire ceste déclaration : Qu'il recognoissoit qu'il avoit esté pécheur comme les autres hommes, voire beaucoup plus grand pécheur que la plus part des autres hommes ; qu'il s'estoit laissé décevoir aux charmes de ses sens, et ne les avoit pas reprimez et chastiez comme il devoit. Cependant, qu'il avoit tousjours tenu la foy et la religion que ses ayeulx luy avoient laissée; qu'il avoit tousjours embrassé la créance et l'union de l'Eglise catholique; qu'il avoit mis un bon fondement, mais qu'il avoit basty dessus du foin , du bois et de la paille. Pour le regard du fondement qu'il avoit estably, il estoit tres-asseuré qu'il demeureroit; quant

Ronsard, * 14

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à ce qu'il avoit édifié dessus, il esperoit eu la miséricorde du Seigneur qu'il seroit consommé par le feu de sa charité et de son amour. Pourtant les prioit-il qu'ils creussent comme il avoit creu , mais ne vescussent pas comme il avoit vescu ; neantmoins qu'il n'avoit jamais entrepris ny sur la vie, ny sur les biens, ny sur i'hooneur de personne ; mais que ce o'estoit pas dequoy se glorifier devant Dieu.

Puis

leur condition de ce qu'ils avoient encore à languir si long-temps après luy. Que le monde estoit une perpe* tuelle agitation, une perpétuelle tourmente, un perpétuel naufrage ; que c'estoit une mer et une confusion de péchez, de larmes et de douleurs, et que le seul port de toutes ces infortunes et misères c'estoit la mort. Pour luy, qu'il n'emportoit aucun désir ny aucun regret de la vie. qu'il en avoit essayé toutes les fausses et prétendues féliatez, qu'il n'v avoit rien oublié qui hiy ettst i)ett apporter la moinare ombre de coateotement, mais qu^à la fin il avoit trouvé par tout l'orade du sage : Vanité des vanitez 1 Que de ta plus belle et plus louable de toutes ces vanitez, qui estoit la gloire et la renommée, il avoit eu autant de sujet d'en estre rassasié que personne de son siècle ; qu'il en avoit jouy et triomphé par le passé; maintemmt qu'il la laissoit et restgnoit a sa patrie, pour la recueillir et posséder aprfe sa mort, et s'en alloit d'icy bas aussi content et assouvy de la gloire du monde, comme désireux et affamé de celle de Dieu.

Après avoir prononcé ces choses et plusieurs autres, avec la mesme constance que s'il eust esté en un corps emprunté, il commanda (sur les trois ou quatre heures) qu on luy apportast les Sacremens requis en teHes eztremitez, lesquels ayant sainctement et dévotement recens, et ayant dit les dernières paroles, il se tourna vers la paroy pour reposer.

Cq)eiidant toute rassbtance estoit en pleurs et en larmes, qui regrettoit le nialheur œmmun, et se plai* anoii ae ceste séparation comme d'une tyrannie de ia aestinée, s'efforçant de retenir et coniiu-er ce divin esprit, ny plus ny moins que s'ils feusseot peu arrester avec leurs mains et leurs prières.

Les anges d'autre Gosté assistoient iumsiblenient à son dernier combat, et attendoient le partement de ceste belle ame, pour raccompagner en son voyage, veillans à Tentour d'elle tandis qu'elle reposoit.

Environ donc une heure après, il sortit de ce sommeil, ou plustost de cest. assoupissement; mab comme il se sentit esveillé, il recognut que son discours commengoit à se troubler, et appréhenda que les assistans n'y remarquassent de l'altération, et qu'il luy arrivast de leur dire quelque chose mai à propos. Pour à quoy remédier il appelia sa garde, et luy commanda qu'elle prist carde à luy, et que quand il commenceroit à resver elle le poussast, et l'en advertist ; ayant encore ce beau soin au dernier acte de sa vie, de ne vouloir pas qu'il iuy eschappast aucue parole indigne de l'esprit et de la bouche du grand Ronsaitl.

Et cela fait, inclina de rechef la teste sur le chevet de son lict pour reposer, comme il avoit fait un peu auparavant

Helas 1 à la mienne volonté que je peusse mettre icy fin à mes paroles, et que )e ne fusse point obligé de poursuivre œste orabon, et la continuer plus avant!

Car qui est-ce oui donnera de l^eau à mon chef, comme dit le prophète, et qui est-ce qui donnera des fontaines de larmes à mes yeux? Qui est-ce qui me convertira tout en voix et en langues, pour aller publier ces tristes nouvelles, pour aller annoncer que le grand Pan est mort, pour aller exciter des gemissemens et des lamentations par toute la France?

C'est maintenant que les Oracles sont cessez : c'est maintenant que la poésie est esteinte et abolie) c'est

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maintenant que les Muses sont délaissées et abandonné» ! Pauvre nation Françoise, qui avois nagueres tant dequoy triompher par dessus les autres provinces, où s'en est fuye ta gloire et ta splendeur? et qu'est devenu ton lustre et ton ornement? Faudra-il cy-aprés, quand tu te voudras comparer avec les peuples estraoges, que tu sois contrainte de retourner aux sepulchres et aux monumens , et d'avoir recours à la mémoire des choses passées? Pauvre province affligée, pleure cet accident avec tes autres calamitez, et ne le pleure pas simplement pour Tinterest d'une perte si déplorable, mais encore à cause des mauvais augures et présages que le deceds de ces grands hommes tire ordmairement après soy aux Estats et aux Republiques où ils ont vescu !

Et vous qui estes icy presens et assistez à ce saint et dévot office, qui estes une bonne et grande partie des omemens et ^e la lumière de ce Royaume, et qui devez estre plus sensibles aux mal-heurs du public que le simple peuple et les âmes basses et vulgaires I laissezvous toucher à la passion, con joignez vos plaintes avec celles des Muses et avec les nostres , et monstrez que vous avez plus perdu à la mort du grand Ronsard que personne du monde, vous de qui les vies méritent le prix et la couronne de l'immortalité!

Mais que dy-je, à la mort du grand Ronsard? Non ! non. Messieurs ! resserrez vos souspirs et vos larmes ! Ronsard n'estoit point mortel, il n'estoit point sul^et à la mort! c'est offenser le rang et le mérite de sa condition, que de le plaindre et regretter en ceste qualité; c'est faire tort à la force et à la grandeur de son courage, que de le pleurer et lamenter ainsi effeminémentlll nous a laissé une si digne et excellente partie de luy-mesme , il nous a laissé une telle provision de ses labeurs et de ses ouvrages, il nous a laissé de si vives et perdurables reliques de son esprit, que non-seulement elles suffisent pour l'exempter ae la destinée des choses mortelles , et faire que ce noble

génie qui ne respiroit qu'éternité et immortalité, soit perpétuellement et éternellement présent avec nous; mais encore pour luy exciter des imitateurs et des successeurs.

II vivra, il sera leu, il fleurira, il se conservera dans la pensée et dans la souvenance des hommes, tant qu'il y aura quelques enseignes et quelques marques de l'empire des François, tant que la langue françoise aura quelque cours et quelque son parmy les nations estrangeres, tant que les lettres seront en estime et en révérence; et bref, tant qu'il y aura des hommes qui voudront jetler les yeux sur les actes de leurs devanciers. Il ne craindra aucune suitte de temps ny aucune antiquité, il fréquentera spirituellement et invisiblement avec nous, et plus il ira en avant et plus il verra croistre et augmenter sa renommée ; et au lieu aue n'agueres elle excedoit toutes celles de son siede, maintenant qu'il est decedé, il la verra s'excéder et surpasser elle-mesme; ny plus ny moins que les phioles pleines de parfums et de senteurs, lesquelles venant à se casser, espandent leur odeur encore beaucoup plus loin qu'elles ne faisoient auparavant.

Car quant à ce voile terrestre qu'il a abandonné, quant à ces os et à ces muscles qu'il a despouillez,

3ui ne luy appartenoient non plus que les haoits dont estoit enveloppé, et n'estoient non plus parties de luy que le monument dans lequel ils sont enclos et ensevelis ; outre ce que c'est sacrilège de se plaindre ' de l'ordonnance divine, et que les larmes oui accusent le jugement de Dieu sont coulpables de blasphème et d'impiété; encore semble-il que c'est luy vouloir mal aue d'avoir regret qu'il soit délivré de la charge et des incommoditez que ceste prison caduque et mortelle luy apportoit; quil soit hors des dolileurs dont il estoit aetenu ; qu'il ait changé sa condition servile et pleine de captivité, à la franchise et à la liberté des anges ; et que ce clair esprit , depestré des empeschcmens du corps et de l'épesseur de la matière qui ne

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servoietit sinon de troubler U lumière de ses conoeptkms, soit désormais uny immédiatement atec Dieu; et, tont nu et descouvert, contemple aussi nuement et à descouvert ceste supresme essence, qui est la aiesme pnreté et la mesme simplicité 1

Il ne void plus maintenant t'ombre et la figure da choses intdiigibles, mais en considère le vray orignal et le vray exemplaire. Il ne void plus Dieu en énigme et par réflexion, mais Tobserve face à £sioe, jouit deia privauté et de la femiliarité que les anges ont avec Ivy ; et, en ceste souveraine cause des causes, en ce nnroir umversd, en ceste glace polie et resplendissante, reco* gnoist les idées et la formes de toutes choses! Il re* carde tourner sous iuy le soleil, la lune etksestoiles. 11 apperçoit mouvoir sous ses pieds les nues, les vents et ies tempestis. Il jette les yeux sur le globe de la mer et de la terre, franc a'interest et de passion, et constitué en un port ouquel se descouvrent, sans trouble et sans péril, toutes sortes de tourmentes et de naufrages.

La où ii est eslevé, ne pénètre aucune douleur ny aucune tristesse. Là ne s'esprouve sinon un perpétua excez de joye et de felicite. Là ne s'entendent que chants d'aiegresse et de ravissement. Là il compose et consacre iuy-mesme des hymnes à la louange du Souverain, meslant sa voix parmy ceux qui l'appellent incessamment Samct, Sainct, Sainct, Dieu des armées I et attendant, en gloire et en triomphe, la reunion de ce corps vil et contemptibie, qui est maintenant reclus et relégué dans un tombeau, mais pour en sortir quelque jour plus auguste et plus florissant qu'il ne fut jamais, et dont la poudre et les cendres sont des arrhes et des semences de l'immortalité i

Que je l'estime heureux. Messieurs, de s'estre retffé de ce monde au temps que toutes choses l'obligeoient de l'avoir en horreur ; que non seulement les maladies qui le tourmentoient, mais aussi celles dont toute la Kepubliqae des François estoit travaillée, ne Iuy poih voient faire désirer autre chose que la mort I Certai*

nenent quand je eonsidere en gueUe saison il est sorty de oeste vie, en quelle disposition estoient les affaires de ce misérable royaume a Pheure qu'il nous a laissez^ et comme il est mort en un temps qu'il estoit beaucoup plus facile de déplorer Pestât ae sa patrie que de la secourir, je ne puis attribuer son trespas sinon à une fateur du ciel , et me semble qu'estant decedé si à

Eropos pour luy, nous devons plustost dire que Dieu ly a donné la mort, que non pas prononcer qu'il luy a osté la vie. II n'a point veu de ses^eux charnels et passibles les guerres civiles et domestiques allumées en ce royaume pour la neufiesme fois, et tout ce lamen* table estât achevé de ruiner par les prétextes et contentions de la religion. Il n'a point veu la cinquiesme inondation des Reistres et autres estrangers en sa province. Il n'a point veu la dissipation des lettres et des Universitez. Il n'a point veu l'Eglise, pour la défense de laquelle il a autresfois si heureusement combatu, phn cruellement menacée, si Dieu n'envoyé quelque remède inespéré à nos malheurs, que jamais. Et en somme il n'a point esté contraint de polluer son regard du sac et des funérailles de sa patrie, et de craindre non seulement la domination des meschans, mais mesme d'appréhender l'avantase et la victoire des bons, pour la perte d'une infinité de gens de bien qui y est inévitablement conjoincte:

Là où nous, pauvres mfortunez qui sommes enclos dans des vaisseaux de fange et de boue, qui sommes logez dans des maisons de terre et de pourriture, qui n'avons qu'une ombre de lumière et d ratelligence, et dont l'ame est comme morte et ensevelie dans ces sepufcres mobiles que nous portons continuellement avec nous; combien chèrement achetons-nous non pas ceste vie , mais ces reliques de vie qui nous restent encores à achever après luy, les reservans au spectacle de tant de piteuses et cruelles tragédies? Ne seroit-îl pas bien plus désirable, puis que nous devons tous parvenir a un mesme but, d'y arriver des premiers.

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sans demeurer si long-temps spectateurs de nos misères, et de œlles d*autruy, et accroistre nostre infelicité, par le prolongement de nostre vie? Car qu'est-ce que nous emportons autre chose du peu de temps que nous avons à vivre d'avantage, sinon qu'en partie nous voyons plus de mal, en partie nous Tendurons, en partie nous l'exécutons ? Et puis finalement nous payons te tribut commun et nécessaire à la nature ; nous suivons les uns, nous précédons les autres ; nous déplorons les uns, nous sommes regrettez des autres : et ce mesme office de larmes que nous rendons aux uns, nous l'attendons et le recevons des autres. '

Telle est la condition des hommes ^ dont la vie est comme, l'eau qui est espandue sur la terre, et n'est plus ramassée : telle est la loy de Nature, que quand nous ne sommes point, nous naissons, et quand nous sommes naiz. de rechef nous sommes dissous. L'homme est une fueille d'automne preste à choir au premier vent, une fleur d'une matinée, une ampoulle qui s'enfle et s'esleve sur l'eau , une petite estincelle de flamme dans le cœur, et un peu de fiimée dans les narines. L'homme est un phantosme qu'on ne peut retenir, une ombre d'un songe d'une nuict, un exemple de misère et d'imbécillité, un jouet de fortune et ae nature, et tout le reste, phlegme et colère! L'homme, dit le Prophète, est foin, et ses jours fleurissent comme la fleur de l'herbe oui croist parmy les champs 1

Pourtant vaudroit-il beaucoup mieux, Messieurs, mesnager nos larmes et les réserver et espargner pour nous-mesmes, que de les espuiser et consommer à déplorer la mort de ce ^rand personnage que nous célébrons, veu qu'aussi bien luy sont -elles inutiles et superflues. Car ce que nous pouvons faire pour luy maintenant qu'il est eschappé de ceste vallée de pleurs et de misères, ce n'est plus de le plaindre et de le lamenter. Les larmes qui arrousent sa sépulture ne coulent pas pour son interest, mais pour le nostre. Et encore que ce soient d'honnestes tesmoignages de

nostré affection et de nostre recognoissance, si est-ce qu'elles doivent avoir leur reigle et leur mesure aussi bien que toutes autres chos^. Le seul office que nous luy pouvons rendre désormais selon les hommes, c'est de chérir et d'estimer sa mémoire, c'est de la cultiver et célébrer entre nous, c'est d'en parler le plus souvent et le plus honorablement au'il nous sera possible. Et pour le regard de Dieu, d autant qu'il ne nous apparoist point que ce bel esprit soit encore parfaictement purgé ides reliques des péchez qu|il a commis estant en ce monde (combien qu'il nous soit permis d'espérer en la meilleure part), ce que nous pouvons adjouster en sa faveur, cest de luv contribuer nos vœux et nos prières, pour ayder a l'acquitter de ce qu'il doit d'amendes et satisfactions temporelles. Or cela c'est chose qui n'a point besoin de vous estre recommandée, tant à cause que la charité chrestienne vous y oblige assez, que pour ce que l'affection particulière que vous portez à sa mémoire, ne vous permet pas d'estre neelicens en ce qui luy peut obtenir du secours et de raliegement.

Tu as donc icy maintenant, ô grand Ronsard 1. ces derniers devoirs et ces honneurs funèbres, qui te sont offerts de la part d'une anie pleine de passion et de pieté en ton endroit. Tu as icy maintenant les essais et les prémices de mon éloquence, si l'on peut appeller eloauence des paroles et des plaintes proférées par la douleur, lesquelles en somme quelles qu'elles soient, te sont dédiées et consacrées. Tu as icy sans doute 1 ornement de tous les ornemens, qui te doit estre le plus agréable, non pas des effusions d'onguens et de parfums, dont l'odeur eust esté ensevelie avec toy dans le mesme tombeau , et fust perie dés le premier jour de ta sépulture ; non pas des œillets et des roses qui se fussent fanies aussi tost qu'elles eussent esté espanchées sur ton cercueil. Lfe présent que je te fay c'est ceste funèbre et dévote oraison, laquelle parviendra jusques aux siècles d'après nous, et ne permettra point

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que tu sois entièrement esloigné de ceux qui la liront mais remettra tousjours devant les yeux de la postérité rimage et Peffigie de ton ame, dépeinte et représentée au vif ainsi que dans un tableau.

Que si tu ressens encore (comme sans doute tu ressens) quelque chose de ces offices d'humanité, et si Dieu concède tant de grâce et d'indulgence aux âmes des bien-heureux , que de leur permettre de gouster encore quelque plaisir en ces honneurs qui leur sont décernez par les hommes; monstre-nous que tu es esmeu et touché de nostre pieté; assiste toy-mesme et sois présent invisiblement aux cérémonies, qui s'accomplissent icy bas en ton honneur; jette les yeux «ur ces sdemnitez qui se célèbrent pour glorifier ta mémoire ; reçoy ces vœux et ces mystères en bonne part, et !es favorise d'un doux rayon de tes yeux, et d'un gracieux aspect de ta veue.

Nous ne t'instituons point des offrandes et des sacrifices à la façon des payens ; nous te présentons ce que la pureté et la simplicité de nostre religion nous permet. Nous n'immolons point des animaux sur ton tombeau, ny ne respandons point dulaict et du sang dessus ta sépulture : nous ne te faisons çoint toutes ces offertes et ces efrasions mortuaires ; mais nous nous immolons nous-mesmes par la violence de nostre dou« leur, comme autant d'hosties et de victimes sacrifiées à ton Génie ; nous luy offrons et luy respandons nos pleurs et nos larmes , qui sont le sang des plaies et des blesseures de nostre Âme. Ce sont là les honueurs funèbres que nous déferons à ta mémoire. Nous ne t'édifions point des temples et des lieux sacrez, estans asseurez aue tu t'en es basty un dedans tes oeuvres qui sera plus glorieux et plus durable que toutes les masses de pierre et tous les ouvrages d'arclatecture. Nous ne t'eslevons point des tombeaux et des sépultures magnifiques, estimant que le plus digne monument que Ton te puisse consacrer après ta mort, c'est la douleur et la lamentation pubhque. Nous ne te

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dressons point des statues , des colonnes , des arcs triomphanx ; car toy-mesme t'es érigé des images, des effigies et des statues par tout le monde; non pas des images muettes et inanimées, non pas des statues caduques et périssables, et qui tombent d'elles mesmes dés le propre jour que meurent tes personnes à qui elfes sont dédiées, comme celle de Hieron, roy de Syracuse, mais des images respirantes et cognoissantes, et des statues éternelles et perdurables.

Car autant qu'il y a d'ames en ceste illustre assemblée qui asfsistent à* tes obsèques et à tes funérailles, et autant qu'il y en a par toutes les provinces et par toutes les régions de la terre, et autant qu'il y en aura à fadvenir par tous les aages et par tous 'les siècles de la postérité, autant tu auras de statues vivantes et d'efBgies parlantes, qui publieront éternellement ta gteire -et ta renommée . iusques à ce qu'un jour nous n'aurons plus besoin d objets externes pour renonveller les impressions que nous conservons de toy en nostre mémoire, estàns si heureux que de te voîr«n présence et c^mverser avec toy face à face.

Helas 1 nous le desirons assez, 6 belle 1umier« de la France, et ne trouvons rien tant à dire en nos misères que d'estre privez de la consolation de jouir de ta veue et de ton entretien, comme nous faisions auparavant! Mais ce bon-heur n*est plus en nostre puissance -pendant que nous sommes encore en ce monde, et n'est plus en la puissance de nos yeux, oui sont mortels et corruptibles, iie supporter la splenoeur de ta fecc qui est claire et resplendissante comme le soleil. Il ne nous est pas possible de regarder ceste sourœ de rayons de laquelle tu es lencekit et environné, et dont nors ne recevons icy bas qu'un bien petit esclair, encore A travers une ininité d'ombres et de nuages^ iusques à ce ^ae nons ayons dépouillé ce voile matériel qui nous tient -enveloppez, pour pouvoir entrer dignement dedans le sanctuaire et voir les merveflles qui sont réservées aux yeux des bien-heureux; jusquesi cetjue

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nous ayons deschaussé (si j'ose dire ainsi) les souliers de nostre ame, c'est à dire, que nous ayons deslié ce qui la tient attachée avec les choses inférieures et corporelles, à fin qu'elle puisse marcher à pied nud sur ta terre saincte, et qu^elle puisse deviser de prés avec Dieu en la montaigne.

Il faut donc que nous attendions la voix de l'archange, le son de la trompette, la transformation du ciel, le changement de la terre, la dissolution et liberté des elemens, le renouvellement et la reformation du monde. Et ce sera alors que nous verrons ce grand et illustre Ronsard ; et nous ne le verrons plus errant et vagabond sur la terre; nous ne le verrons plus porté et accompagné au sepulchre avec une longue suitte de torches et une grande quantité de dueil; nous ne le verrons plus esmouvant le monde aux regrets et aux lamentations, comme il fait maintenant; mais nous le verrons luisant et resplendissant, tout couronné de gloire et de lumière, et tout environné des rayons de la divinité, de la mesme façon, 6 belle et glorieuse face ! que tu m'apparois en songe toutes les nuits, ou soit que l'estre de la c4iose, ou soit que la force de ma passion te représente ainsi à mon esprit.

Cependant nous te saluerons pour donner congé à tes os et à tes cendres, et avec ceste salutation te * dirons Adieu 1 requerans que la terre soit molle et légère à ton corps, que les fleurs naissent en tout temps sur ta tombe et sur ta sépulture, et que ton âme, si quelque chose la retarde encore, vole promptement là haut au séjour des bien-heureux, pour nous attendre en repos, et rendre cest office mutuel et réciproque de prières, à ceux qui s'en acquittent dignement en ton endroit.

Repose donc maintenant en paix, 6 grand ornement des Muses et de la France! Et vous qui estes icy presens, qui avez eu ceste bonne rencontre d'assister aux obsèques du srand Ronsard, et qui avez eu la patience , d'ouir ceste plaintive et funèbre oraison, pour l'nonneur

que vous portez à sa mémoire, retournez-vous-en de ce dernier acte bien contens.et satis^siits en vous mesmes du temps que vous avez employé à une oeuvre si pleine de pieté et de dévotion ; vous promettans aue le bonheur que vous avez eu de vous trouver à ces funérailles, destournera toute l'infortune et toute la malencontre qui pourra jamais tomber sur vous et sur les vostres. Et quand vous serez arrivez en vos maisons, annoncez à vos enfans, et que vos enfans racontent à leurs enfans, que vous estiez naiz sous si bons et si heureux auspices . que d'avoir aujourd'huy aidé à inhumer et ensepuiturer le plus grand poète qui ait jamais esté entre les François ; à fin que cela vous soit comme une bénédiction héréditaire et perpétuelle, qui passe de génération en génération jusques à vos nepveux , et aux nepveux de vos nepveux , et à toute vostre postérité.

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