‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 94 sur 127 · SUR LE TRESPAS DE P. DE RONSARD · texte numérisé non relu

SUR LE TRESPAS DE P. DE RONSARD

Ce Phebus des François, ce Prince des poètes, Ce Ronsard, dont les vers sont autant de trompettes Qui font bruire en tous lieux son immortel renom, Il est mort auiqurd'huy ; mais sa Muse sçavante En despit de la mort reste encore vivante.

Déterrant du tombeau des grands hommes le nom.

Comme la poésie avec luy prit naissance.

Elle est morte avec luy ; Pheous qui sort de France Fait en leur mont natal les Muses retourner; Calliope sans plus en France est demeurée.

Et délaissant ses Sœurs, de dueil toute espleurée, Ne veut de son Ronsard la tombe abandonner.

« Tu es donc mort, Ronsard, disoit ceste Déesse, Et ta cruelle mort m'engendre une tristesse iii sera tousjours fraische au plus vif de mon cœur ;

a douleur et mon estre auront mesme puissance,

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Mon essence immortelle au temps fait résistance, Et mon durable ennuy des ans sera vaingueur.

« Ta mort en moy, Ronsard, fait mourir toute joye! Si quelque bien m'arrive, il s'écoule et se noyé Dans le torrent de pleurs qui roulent de mes yeux. Pour descouvrir le dueil qu'en Tesprit je recelle, Je veux qu'à Fadvenir Alginope on m'appelle; Ce nom est convenable à mes maux ennuyeux.

» Que mes Sœurs à leur eré, sans moy leur bal de- Et que sur Helicon seules elles se tiennent; [mènent, Ce heu m'est, sans Ronsard, un désert ténébreux ; Sans Ronsard ses lauriers sont cyprès mortuaires, Sans luy mesme Hippocrene a changé ses eaux claires Aux marests de Cocyte obscurément bourbeux.

» Que j'avoy de plaisir lors qu'en son âge tendre Ronsard venoit soigneux l'air de nos chants entendre. Et remarquer les saults de nos branles divers ! Que j'aimois à le voir d'une teste panchée Au rivage Ascrean sa soif rendre estanchée.

Remplissant d'eau sa gorge et son esprit de vers !

» mort! tu te devois monstrer plus favorable Au chantre dont les vers te rendent mémorable, En l'hymne qu'autresfois il fit en ton honneur ; Las 1 je croy que ces vers t'ont donné plus d'envie De nous ravir Ronsard et le priver de vie, A fin d'avoir là bas un si grave sonneur.

» Quand Homère mourut, j'avoy tant d'espérance De le voir par Ronsard un jour renaistre en France,

Sue ceste seule attente appaisa mes regrets ; iintenant de moitié ma tristesse s'augmente, Car l'Homère François, dont la mort je lamente. Fait encore une fois mourir celuv des Grecs.

» J'ay perdu tout espoir de plus voir des poètes : Tousiours mes Sœurs et moy nous languirons muettes Par la mort de Ronsard qui nous donnoit la vois ; Nous avons autresfois quitté nostre Phocide A fin de suivre en France un seul Ronsard pour guide ; Ores puis qu'il est mort, nous laissons les François. »

272 Le Tombeau

Ainsi loin de ses Sœurs, dont elle fuit U trope. Du trespas de Ronsard se plaignoit Calliope, Lors qrelle vit prés d'elle Apollon arriver : « Cessez (luy dit ce Dieu) d'épancher tant de larmes, Celuy que vous pleurez remporte par ses cannes Un honneur dont la mort ne le pourra priver.

« C'est de moy que jadis les poètes nasquirent, C'est par moy qu'en leurs vers tant de gloire ils acquirent; Par moy Ronsard depuis a tant faict qu'ils n'ont plus L*heur d'avoir mieux escrit que ceux de sa contrée, Et ma docte fureur dans sa poitrine entrée, Fait que tous ses escrits comme oracle sont leus.

» â Libitine avoit sur Ronsard quelque force, Mon sçavoir médecin reverdiroit l'escorce De son tronc qui pourrit au sepulchre estendu. Mais ce n'est point Ronsard ce corps mort que la terre En son giron avare estroittement enserre, Ronsard c'est ce grand nom par le monde espandu !

» Il est vray que le corps gisant sous ceste lame, Pour avoir autresfois logé ceste belle ame Semble encore aujourd'huy quelque honneur recevoir; Et la postérité lisant sa poésie.

Viendra, d'estonnement et de regret saisie.

Ce tombeau de Ronsard par grand miracle voir.

» Alors je permettray que ma saincte présence Fera divinement par secrette influence Mon brusque entnousiasme en ce marbre venir; Et ceux oui de Ronsard auront la tombe veue.

D'une Detphique ardeur sentans leur ame esmeue, Se verront sur le champ poètes devenir.

» Les pleurs nouvellement versez sur ceste bière Serviront de rosée et d'humeur nourricière Pour y faire en tout temps ma plante regermer ; La palme y doit lever sa cyme glorieuse, Monstrant que la vertu des ans victorieuse Sous le creux monument ne se laisse enfermer.

» Dans les cieux esclairez des rais de mon visage, Je voulus triste et blesme arrester mon voyage

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Aussi tost que Ronsard eut accomply ses jours ; Et rendant de sa mort la mémoire éternelle, Tous les ans désormais, pour marque soiemnelie. Au temps de son trespas je finiray mon cours. »

De ces mots Apollon Calliope console.

Et son dueil comme une ombre évanouy s'envole; Alors ces Dieux en Cyrrhe à l'instant sont portez; Phebus prenant sa lyre au haut du mont se place, La Muse entre ses Sœurs retournée en sa place Diligente reprend ses ouvrages quittël.

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