‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 10 sur 216 · I. Françds II · texte numérisé non relu

I. Françds II

Ronsard, — VI. 2

i8 Les Poèmes.

» Ce nom de sœur charitable m'outrage ; Je voudrois estre ou moindre de lignage, Ou moindre en tout ; lors je pourrois guarir Ce mal d'amour dont il me faut mourir.

» Ha! frère mien, tu ne dois faire plainte Dequoy ta vie en ta fleur est estemte ; Avoir jouy d'une telle beauté Sein contre sein, valloit ta royauté, Et tout le bien qu'un grand monarque amasse.

Un tel plaisir toute ricnesse passe.

Et seulement il n'appartient qu'aux Dieux D'oser penser combien peuvent ses yeux. »

De tels propos je parle pour mon maistre, Qui fait semblant en son image d'estre Plein de souspirs, et voudroit s'efforcer ; Mais hors des dents la voix ne peut passer.

Le mort tableau luy oste la parole.

Et la peinture en larmes toute molle En devient palle, et retient la couleur De l'amoureux tout palle de douleur, Qui se tourmente et par souspirs désire Estre entendu, et si ne le peut dire.

Vous d'autre part faites semblant d'avoir En gré sa plainte, et de la recevoir.

Et 1 appellant luy ouvrir de vos villes Les ricnes ports et les havres fertiles ; Mais ceste mer qui s'espand entre-deux D'un large champ escumeux et ondeux, Vous porte envie, et n* veut point, ce semble, Que soyez joints par mariage ensemble.

Et qu'est-il rien plus cruel que la mer.

Mer qui son nom a desrobé d'amer?

Vous n'estes seule à qui ceste marine S'est fait cognoistre envieuse et maline ; Hero le sçait, Hellès, et ceste-là Que le taureau sur sa croupe en-vola^ Qui fut Princesse en son printemps si belle.

Que nostre Europe a porté le nom d'elle.

LiVRS PREMiER. 19

Je suis marry que la douce Venus Nasquit des flots d'escume tous chenus; Elle d'Amour Ja compagne et la mère.

Digne ti^estoit d'une naissance amere, Des flots couverts d'horreur et de péril ; Mais devoit naistre au printemps, en avril, D'un pré fleury, près d'une eau gazouillante Dessous la mousse, et non de la tourmente.

C'est pour monstrer que l'Amour est trompeur, Amer, cruel, plein de crainte et de peur, Comme celuy qui porte en ses mains closes Plus de chardons que de lis, et de roses.

Page 1