Astolphe
, Livre second. i6i
J'appris à déguiser le naïf de ma face, Espier, escouter, aller de place en place, Cherchant la mort d'autruy, misérable moyen,. Quand par la mort d'autruy on augmente son bien.
Et alors, à bon droit, les Muses courroussées Dequoy je les avois si laschement laissées, Vindrent à la Fortune, et luy dirent ainsi :
« O Déesse, qui tiens tout ce oui est icy Enclos dessous la lune, et qui seule as puissance Sur tout cela qui prend en la terre naissance. Qui fais tout, qui peux tout, et qui gouvernes tout, Sans nul commencement, sans milieu, ny sans bout; A qui les puissans Roys doivent leurs grand's armées, A qui les mariniers leurs galères ramées, A qui le laboureur son travail annuel.
Et a qui le marchand son soin continuel; Qui tiens dedans tes mains les Roys et les empires, Qui en bas et en haut les brouilles et les vires Comme tu veux. Déesse, et qui par Tunivers Seule te fais nommer de mille noms divers.
Selon que tu es dure, ou bonne, ou favorable; Entens nostre oraison, et nous sois secourable.
» Nous avions par long temps entre nos bras chery, Et comme nostre enfant tres-cnerement nourry Un Ronsard Vendomois, luy permettant l'entrée. Qu'à bien peu nous faisons, dfe nostre onde sacrée, Luy permettant de boire en nos divins ruisseaux. De toucher nostre luth, de monter aux coupeaux De nostre sainct Parnasse, et comme par conqueste. Porter de nos lauriers un chapeau sur la teste. Et aux rais de la lune entre cent mille fleurs De son pied fouler l'herbe au milieu de nos sœurs.
» Or ce Ronsard, ingrat de tant de bénéfices. Qu'il a receus de nous comme de ses nourrices. Alléché des faveurs trompeuses de la court (Le pauvre sot qu'il est) après les Princes court, Et nous met à mespris, nous fuit et nous dédaigne, Ne fait plus cas de nous ny de nostre montaigne,
Ronsard. — VI. 1 1
i62 Les Poèmes.
Et par despit de nous son luth il a brisé,
Et tellement il a nostre chc&ur dél>risé,
Que plus que le venin maintenant il évite
La source de Pégase C), où nostre troupe habite.
» Pource, grande Déesse, à qui Dieu met é& mains Les verges pour punir les péchez des humains, Puny cet apostat, et de playes cruelles Montre-luv qu'il ne doit outrager les puceltes Filles de Jupiter (*), à qui cent mille autels Fument à nostre honneur, entre les immorteb.
Encore que tu sois pour Déesse tenue, Si ce n'estoit par nous, tu ne serois cognue ; Car si nous n escrivions à la postérité Les divers accidens de ta divinité.
Tu ne serois Déesse, et ton pouvoir si ample En ce monde n'auroit sacrifices, ny temple.
» Pour nous récompenser, donne-nous que tousjours Il voye ses desseins aller tout au rebours.
Et que jamais un seul à son profit n'arrive; Donne-nous que tousjours en espérance vive, Et au'à son Mecenas il donne tant d'ennuy
Su'â la fin il s'en fasche et s'ennuye de luy. ï donc, grande Déesse, accomply nos demandes, Tu peux faire cela ; tu fais choses plus grandes. »
A-tant se teut la Muse ; et Fortune du clin D'un sourcY rabaissé, mit la prière à fin.
Autour ae ses costez ceste crande Déesse A mille serviteurs en une tourbe espesse, Qui n'attendent sinon de se voir appeller De leur maistresse, à fin de promptement aller A ses commandemens, pour au monde parfaire.
Comme Fortune veut, bonne ou mauvaise affaire. Là se voit le despit qui se ronge le cœur, La pasle maladie et la foible langueur ;