Livre second
Je dy bon et mauvais; car certes il me semble Que le Destin fut bon et mauvais tout ensemble; Bon, pour avoir trouvé tel seigneur comme vous,
8ui m'estes si bénin, si gracieux et dous, on maistre, mais amy, tout franc d'ingratitude, Et qui favorisez les Muses et Testude.
9ui par mille moyens m'avez monstre combien ôus me portez au cœur, et me voulez de bien ; Et mauvais, pour autant que vostre bonne chère De mon ambition fut la source première.
Avant que d'estre à vous je vivois sans esmoy; Maintenant sur les eaux, maintenant à par moy, Dedans un bois secret, maintenant par les prées J'errois, le nourrisson des neuf Muses sacrées ; Il n'y avoit rocher qui ne me fust ouvert, Ny antre qui ne fust à mon œil découvert, Ny belle source d'eau que des mains n'espuisasse, Ny si basse vallée où tout seul je n'allasse.
Phebus au crin doré son luth me presentoit, PjUL, le Dieu forestier, sous mes flûtes sautoit. Et avec les Sylvains les gentilles Dryades Fouloient sous mes chansons Therbette de gambades.
Il n'v avoit François, tant fust-il bien appris^ Qui n'honorast me$ chants et qui n'en fust épris ; Car tous ceux que la France en ce sçavoir estime, S'ils ne portent au cœur une envieuse lime.
Justes confesseront, escrire je le puis, Qu'indonté du travail tout (e premier je suis Qui de Grèce ay conduit les Muses en la France, ET premier mesuré leur pas à ma cadance; Si qu'en lieu du langage et Romain et Gr^eois Premier les fis parler le langage François, Tout hardy m'opposant à la tourbe ignorante ; Et plus elle crioit, plus elle estoit ardente De déchirer mon nom, et plus me difFamoit, Plus d'un courage ardent ma vertu s'allumoit Contre ce populaire, imitant mille choses Dedans les livres Grecs divinement encloses.
i6o Les Poèmes.
Je fis des mots nouveaux, je restauray les vieux. Bien peu me souciant du vulgaire envieux, Médisant, ignorant, qui depuis a fait conte De mes vers qu'au premier il me tournoit à honte; Et alors (mon Odet) tout pur d'ambition, Eslongné de la cour, sans nulle affection De parvenir aux biens, je vivois en franchise Sain, dispos et gaillard, bien loin de convoitise.
Mais depuis que vostre œil daigna tant s'abaisser Que de me regarder et de me caresser.
Et que vostre bonté (qui n'a point de pareille) Promit de m'endormir sur l'une et l'autre aureille; Adonc l'ambition s'alluma dans mon cœur'.
Crédule, je conceu la royale grandeur, Je conceus eveschez, prieurez, abbaves ; Soudain abandonnant les Muses, esoahyes De me voir transformer, d'un escolier contant. En courtizan nouveau demandeur inconstant.
que mal-aisément l'ambition se couvre!
Lors j'appris le chemin d'aller souvent au Louvre; Contre mon naturel j'appris de me trouver Et à vostre coucher et à vostre lever, A me tenir debout dessus la terre dure, A suivre vos talons, à forcer ma nature; Et. bref en moins d'un an je devins tout changé. Comme si de Glaucus (*) rherbe j'eusse man^.
Ou si j'eusse embrassé l'enchanteresse Alcine Qui transforma l'Anglois (*) en myrteuse racine.
Apollon, qui souloit m'agréer, me despleut ; Et depuis mon esprit, comme il souloit. ne peut Se ranger à l'estude, et ma plume fertile, Faute de l'exercer^ se moisit inutile ; Si qu'en lieu d'estre seul, d'apprendre et de sçavoir, Je bruslay du désir d'amasser et d'avoir;
1 . Glauque estoit un pescheur, qui fut converty en Dieu de la mer.