Livre second
Mais comme mal-heureux en tous lieux le mesprisent, L'appellant un coyon, et de son nom mesdisent. Permettez-moy, Prélat^ de parler librement A vous qui n'aimez pomt les flateurs nullement. Voyez-vous la plus-part de ceux qui vous talonnent, Qui matin et oui soir vos costez environnent En allant au cnasteau? si le Roy par courrons Vous commandoit un jour vous. retirer chez vous, Ou si quelque envieux, ou si Fortune adverse Vous donnoit en passant le heurt d'une traverse, S'ils pensoient que vostre oncle et vostre frère aussi, Captife (ô creve-cœur!) ne revinssent icy Heureux comme devant; ceste importune bande De corbeaux affamez né seroit plus si grande ; Et de cent ou deux cens qui vous suivent par fois, Le nombre deviendroit ou à deux ou à trois, Nombre qui bien petit plaindroit vostre fortune, Portant avecques vous une douleur commune.
Car le parfait ami qui aime de bon cœur.
Aime au temps du mal-heur et au temps au bon-heur. Tout cela qui dépend de nostre vie humaine.
De nature s'engage au soin et à la peine.
Au change et au rechange, et n'a rien tant certain Qui ne soit esbranlé du soir au lendemain.
Comme un arbre planté sur les monts solitaires, Battu diversement de deux vents tout contraires. L'un le souffle deçà, et l'autre de rechef Le resoufSe de là; les fueilles de son chef Volent de tous costez, qui jusqu'en terre ondoyé. Caché dessous un roc le pasteur s'en effroye.
Ou comme on voit les bleds èspessement plantez. Branler au mois de may leurs tuyaux éventez, Deçà delà pliez sous le vent de Zephyre Ou sous l'astre moiteux ; l'un à gauche les vire, L'autre les souffle à dextre, et poussez en avant Et poussez en arrière obéissent au vent ; Ou comme un tourbillon oui chassé du tonnerre Premier en limaçon vient oaloyer la terre.
196 Les Poèmes.
Puis venteux et poudreux s'eslance dans la mer, Et fait l'un dessus l'autre horriblement armer Les flots qui maintenant aux estoiies s'égalent, Maintenant jusqu'au fond de l'arène devaient, Avecques un grand bruit pesle-mesle fuyans.
Bossez, voûtez, courbez, escumans et-bruyans; L'un se voûte devant, l'autre se courbe arrière. L'autre roule à costé; presque en telle manière S'esbranle nostre vie et rien n'est en ce lieu Ferme sinon l'amour que nous portons à Dieu, Lequel est plus certain que n'est pas l'alliance Des grands seigneurs mondains tout pleins de défiance.
On dit que Jupiter, devant le sueil de l'huis De rOlympe, là naut a fait mettre deux muis, L'un tout comblé de biens, l'autre de maux ; sa destre Verse le mal au monde et le bien la senestre; Monstrant que pour un bien il donne doubles maux. Et pour un seul plaisir cinq cens mille travaux.
Mais ainsi qu'un rocher oppose au vent sa teste. Et ses pieds endurcis aux flots de la tempeste. Il faut contre fortune opposer la vertu, Et plus avoir bon cœur tant plus on est batu. [Pource, mon cher Odet, si en ce temps contraire Vous ne voyez, helas. comme vous soûliez faire Vostre oncle auprès au Roy tout seul l'entretenir Compaignon-serviteur, veuillez vous souvenir Que les plus valeureux chevaliers de la terre Ont quelquefois senty quelque desastre en guerre. Contemplez-moy Cyrus, Crœsus et Hannibal, Qui après tant de gloire ont senty tant de mal. Le premier fust occis des mains d'une princesse; Le second, prisonnier, en perdant sa richesse Perdit royaume et vie; et le tiers fust chassé Après avoir aux siens tant de biens pourchassé. Or ainsy qu'un liège au haut d'une eau profonde Plus est tiré du plomb et plus il va sur l'onde ; Car plus il est contraint de ce pesant fardeau, Plus sur le haut il noue et se monstre sur l'eau ;