Henry II
202 Les Poèmes.
Et maintenant le luth, et osèrent tenter
Quelque peu la trompette afin de haut chanter, (a)
incontment après une tourbe incognue De serfs imitateurs pesle-mesle est venue Se ruer sans esgard, laquelle a tout gasté Cela que les premiers avoient si bien chanté; Chetifs ! qui ne sçavoient que nostre poésie Est un don qui ne tombe en toute fantaisie; Un don venant de Dieu, que par force on ne peut Acquérir, si le ciel de grâce ne le veut.
Mais ainsi que la terre a la semence enclose Des bleds un an entier, et Tautre an se repose Oisive «ans produire, ou bien s'elle produit, Ce ne sont que chardons et que ronces sans irui!. Attendant que l'autre an pour concevoir revienne, A fin d'estre plus grasse et plus cererienne; Ainsi la France mère a produit pour un temps. Comme une terre grasse, une moisson d'enfans Gentils, doctes, bien^aiz, puis eir s'est reposée, 'Lasse, ne se trouvant à porter disposée Bon fruit comme devant, ains ronces et buissons En lieu du premier fruit de ses riches moissons; Maintenant à son tour fertile elle commence A s'enfler tout le sein d'une belle semence, Et ne veut plus souffrir que son gueret oiseux De chardons se hérisse et de buissons ronceux, Te concevant, Belleau, qui vins en la brigade Des bons, pour accomplir la septiesme Pleïade ; (*) Qui as (comme bien-né) ton naturel suivi.
Et que les Muses ont naïvement ravi
a. Var. (1573) :
Et maintenant le luth, et osèrent la main Mettre sur VinstrumenX que Pallas fit d'airain.
1 . Les sept poètes du temps de Ronsard eurent ce nom de pléiade. Pléiades sont certaines «toiUes qui sont au nombre de sept.
LlVR€ SECOND. 20^
Aux contemplations de ieurs sciences -belles, Te faisant enfanter choses toutes nouvelles, Sans imiter que toy, et la gentille erreur
8ui falhime resprit d'une docte fureur, ê faisant cas de ceux qui en mesme langage Ensuivent les premiers par faute de courage, Et faute de n'oser aller boire de Teau Sur le mont d'Helicon par un sentier nouveau. Or avant que vouloir te declairer au monde.
Tu as daigné tenter d'exprimer la faconde Des Grecs en nostre langue^ et as pour ton patron Choisi le doux archet du vieil Anacreon, Qui monstre comme il faut d'une parolle douce plaindre nos passions, lors que Venus nous pousse Sa flèche dans le cœur ; comme il faut souspu'er. Comme il faut espérer et se désespérer; Comme il faut aajuster la lyre chanteresse, Et le père Bacchus à Cypris la Déesse ; Comme il faut s'esgayer ce-pendant qu'Atropos Nous permet les plaisirs d'un amoureux repos ; Comme il faut que l'on danse, et comme il faut qu'on saute. Non pas d'un vers enflé j)le"m d'arrogance naute. Obscur, masqué, brouille d'un tas d inventions Qui font peur aux lisans, mais par descriptions Douces, et doucement coulantes d'un doux style. Propres au naturel de Venus la gentile Et de son fils Amour^ qui ne prend à plaisir Qu'on luy aille un sujet estrangement choisir^ Que luy-mesme n'entend, bien que Dieu, et qu'il sçaiche Toutes les passions que peut causer sa flèche.
Mais loue qui voudra les replis recourbez Des torrens de Pindare en profond embourbez.
Obscurs, rudes, fascheux, et ses chansons cognues Que je ne sçay comment par songes et par nues. Anacreon me plaist, le doux Anacreon!
Encores voulust Dieu que la douce Sapphon,
gui si bien réveilloit la lyre Lesbienne, il France accompagnast la Muse Teîenne!
204 Les Poèmes.
Mon BelleaUy si cela par souhait avoit lieu, Je ne voudrois pas estre au ciel un demi-Dieu , Pour lire dessous Tombre un si mignard ouvrage,
8ui comme nous souspire un amoureux dommage, ne plaisante peine, une belle langueur Qu'Amour pour son plaisir nous grave dans le cœur. Encore je voudrois aue le doux Simonide, (Pourveu qu'il ne pleurast) Alcman, et Bacchylide, Alcée et Stesichore, et ces neuf chantres grecs Fussent ressuscitez ; nous les lirions exprés Pour choisir leurs beaux vers pleins de douces paroles; Et les graves seroient pour les maistres d'escoles, A fin cPespou vanter les simples escoliers Au bruit de leurs gros vers furieux et guerriers. Mais Dieu ne le veut pas, qui couvre sous la terre Tant de livres perdus, naufrages de la guerre, Tant d'arts laborieux et tant de gestes beaux Qui sont ores sans nom, les hostes des tombeaux; Puis il nous faut doubter si le sort a puissance (0 cruauté du ciel) sur l'humaine science! (a)
Mais quoy? du demeurant qu'il nous en est resté Le plus doux (à mon gré) t'est icy présenté, Mon Choiseul, mon demy, par ton Belleau, qui ores Te le donne et le voue, et le consacre encores; Et ce faisant, Choiseul, je te puis asseurer Qu'il te donne beaucoup ; car cecy peut durer Ferme contre le temps, et la richesse humaine Ondoyante s'enfuit comme le temps l'emmeine.
Errant puis çà puis là, sans arrest ny séjour; Et ce présent mettra ton beau renom au jour Sans jamais s'effacer, pour revivre par gloire Autant qu'Anacreon a vescu par mémoire.
a. Var. (Édit. posth.) :
Puis nous faut-il douter que tout çà bas ne meure Puis que de tant d'esprits le labeur ne demeure!