Livre second
Que tout ce qui est né devoit finir en rien, ^ Et que Rome à la fin, son marbre et son porphire, Sa hauteur, sa grandeur, et bref tout son empire. Par la charge des ans deviendrait un tombeau, Sur lequel le pasteur conduiroit son troupeau ; Il a contre le temps ceste Rome allongée j Par les doctes filets d'une encre bien purgée, Et d'une heureuse plume, outil duquel le sort I S'oppose à la rigueur du temps et de la mort. • g Qui cognoistroit Hector, qui cognoistroit Troïle, j Ny d'Ulysse les faits, ny le courroux d'Achille, j Alexandre, César, sans l'encre qui combat Contre la faux du temps qui toute chose abat?
Mais par-sur tout l'nistoire est la plus profitable Et la plus propre à nous, quand elle est véritable ; j Elle fait d'un jeune homme un vieillard ^ vingt ans. D'un vieillard un enfant, s'il ne cognoist des temps Et des mutations les misères communes.
Et l'heur et le malheur des diverses fortunes. L'histoire, sans nous mettre au hasard des dangers, Nous apprend les combats des Princes estrangers Et des nostres aussy, et comme une peinture Nous représente à l'œil toute humaine aventure ; Nous montre qu'à la fin le meschant est deceu. Nous montre quel loyer l'homme juste a receu, Afin que par exemple un chacun puisse suivre Loin de meschanceté le chemin de bien-vivre.
L'histoire sert aux Roys, aux sénats, et à ceux , Qui veulent par la guerre avoir le nom de preux ; Et bref, tousjours iTiistoire est propre à tous usages; C'est le tesmoin du temps, la mémoire des âges, La maistresse des ans, la vie des mourans, La tableau des humains, miroir des ignorans, . Et de tous accidens messagère chenue, Par qui la vérité des siècles est cognue, Qui n'enlaidit jamais ; car tant plus vieille elle est, Plus elle semble jeune, et plus elle nous plaist. Or des historiens nul antique n'arrive
238 Les Poèmes.
Ny moderne à Thonnsur du Romain Tite-Live, Lequel ( las ! ) toutesfois en ténèbres ^isoit, Et des peuples Latins seulement se lisort.
Maintenant les François auront son bel ouvrage Traduit fidèlement en leur propre langage Par le docte Hamelin, lequel avoit devant En cent façons monstre combien il est sçavant, Soit en philosophie, ou en l'art d'oratoire, Soit à sçavoir traiter les faits de nostre histoire, Ou soit pour contenter Taureille de nos Rois Et par ses vers Latins, et par ses vers François.
di tous les bons autneurs de Rome et de la Grèce Estoient ainsi traduits, la Françoise jeunesse Sans tant se travailler à comprendre des mots (Comme des perroquets en une cage enclos) Apprendroient la science en leur propre langage. Le langage des Grecs ne vaut pas davantage Que celuy des François j le mot ne sert de rien, La science fait tout, qui se dit aussi bien En François qu'en Latin, nostre langue commune: Les mots sont differens, mais la chose est toute une.
Et pource l'on devroit par presens inviter Ce gentil translateur, à fin d'en exciter Mille par son exemple à rendre à nostre France, Ainsi qu'un propre acquest, les arts et la science ; Car jamais moindre honneur à l'homme n'est venu D'augmenter richement son langage cognu.
Que sur les ennemis en servant sa province Par armes allonger l'empire de son Prince.