‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 148 sur 216 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

Baloya le premier de Tethys le giron ; Et me remet encor la meurtriei-e fontaine Par qui le beau Narcis aima son ombre vaine, Couîpable de sa mort ; car pour trop se mirer, Sur le bord estranger luy convint expirer.

Une fontaine estoit. nette, claire et sans bourbe. Enceinte à Tenviron d'un beau rivage courbe, Tout bigarré de fleurs ; là fleurissoit Tanis ; Là contremont dressoit ses beaux sceptres le lis; Là sentoit bon le thym, Tceillet, la marjolaine, (a) Et la fleur d'Adonis, jadis la douce peine De la belle Venus, qui chetif ne sçavoit

gue le destin si tost aux rives le devoit, 5ur estre le butin des vierges, curieuses A remplir leurs cofins de moissons amoureuses. Nulle Nymphe d'auprès, ny bœuf, ny pastoureau, Ny du haut d'un buisson la cheute d'un rameau, Ny cerf venant des bois, n'avoient son eau troublée.

Or le soleil avoit sa chaleur redoublée, Quand Narcisse aux beaux yeux, pantoisement lassé Du chaud et d'avoir trop aux montaignes chassé, . Vint là pour estancher la soif qui le tourmente; Mais las 1 en l'estanchant une autre luy augmente ; Car en 4)euvant à dent, son semblant apperceut A fleur d'eau renversé, qui fraudé le deceut. (b) Helas que feroit-il, puis que la destinée Luy avoit au berceau ceste mort ordonnée?

a, Var. :

Tout bigarré d'esmail : là le rosier pourpré, Le slayeul, et le lis à Junon consacré A l envy respiroient une suave haleine,

b. Var. (1578) :

Sur l'eau représenté, qui fraudé le deceut,

Ronsard, — \\. 16

242 Les Poèmes.

En vain son ombre il aime, et simple d'esprit croit Que ce soit un vray corps de son ombre qu'il voit, Et sans se remuer^ soy-mesmes il s'affole (a) De regarder en vam une menteuse idole • Et de luy s'émerveille, et sur le bort fiché Bée en vain dessus l'eau, par les yeux attaché.

Il regarde esbahi son poil qui s^escarmouche Tout crespi sur son dos, et l^onneur de sa bouche. Et ses yeux tres-luysans plus clairs que le soleil, Et le lustre rosin de son oeau teint vermeil ; Il admire son bras et sa main merveillable, Et tout ce dont il est luy-mesmes admirable. *

Il se prise, il s'estime, et de luy-mesme aimé Allume en l'eau le feu dont il est consumé.

Il ne sçait ce qu'il voit, et de ce qu'il ignore Le désir trop goulu tout le cœur lui dévore, Et la pareille erreur qui l'incite à se voir, Luy nourrit l'espérance et le fait décevoir.

?uantes fois pour néant de sa lèvre approchée ôulut toucher son ombre et ne l'a pomt touchée? Quantes fois pour néant de soy-mesmes épris^ En l'eau s'est voulu prendre et ne s'est jamais pris?

Levé, crédule enfant, tes yeux, et ne regarde En vain comme tu fais une idole fuyarde.

Ce que tu quiers n'est point; si tu verses parmy L'onde un pleur seulement, tu perdras ton amy ; (b) Il n'a rien propre à soy : tu as seul apportée L'image que dans l'eau tu vois représentée.

Et la remporteras avecques toy aussi, Si tu peux sans mourir te remporter d'icy.

a, Var. :

Et perdant la raison sottement il s'affole

b. Var. (Éd. posth.) :

La fontaine une larme, adieu ton vain amy;

Page 1