Livre second
Ny faim, ny froid, ny chaud, ny de dormir Tenvie Ne peurent retirer sa misérable vie Hors de Teau menteresse, ains couché sur le bort Ne fait que souspirer sous les traits de la mort; Ne sans tourner ailleurs sa simple fantasie, De trop se regarder ses ye,ux ne rassasie, Et par eux se consume. A la fin s'élevant Un petit hors de Teau, tend ses bras en avant Aux forests d'alentour, et plein de pitié grande D'une voix casse et lente en pleurant leur demande :
« Qui, dites-moy, forests, fut oncques amoureux Si misérablement que moy sot malheureux?
Hé! Yistes«Y0us jamais, bien que soyez âgées D'une infinité d'ans, amours si enragées?
Vous le sçavez, forests ; car mainte et mainte fois Vous avez recelé les amans sous vos bois.
» Ce que je voy me plaist, et si je n'ay puissance, Tant je suis désastre, d'en avoir jouissance, Ny tant soit peu baiser la bouche aue je voy. Qui ce semble me baise et s'approcne de moy.
» Mais ce qui plus me deult. c'est qu'une dure porte,
Su'un roc, qu^ine forest, qu^une muraille forte i nous sépare point, seulement un peu d'eau Me garde qe jouyr d'un visage si beau.
» Quiconque sois, enfant, sors de l'eau je te prie ; Quel plaisir y prens-tu? ici l'herbe est fleurie, Icy la torte vigne à l'orme s' assemblant I>e tous costez espand un ombrage tremblant ; Icy le verd lierre, et la tendrette mousse Font la rive sempler plus que le sopimeil douce. »
A peine il avoit dit, quand un pleur redoublé (Qui coula dedans l'eau) son plaisir a troublé.
« Où ftiis-tu? di$oit-il ; celuy qui te supplie, Ny sa jeune beauté, ij'est digne qu'on le tuye. L4s! demeure, où tuis-tu? les Nymphes de ces bois Ne m'ont point desdaigné, ny celle qui la vois Fait retentir es monts d'une complainte lente, Et si n'ont point jouy du fruit de leur attente;
Car moy, lors sans amour, d'elles n'estois espoint Pour aimer maintenant ce qui ne m'aime point.
» Las! tu me nourrissois tantost d'une espérance; Car dans l'eau tu tenois la mesme contenance Que je tenois au bord ; si mes bras je pliois, Tu me pliois les tiens j moy riant, tu riois. Et autant que mon œil de pleurs faisoit espandre, Le tien d'autre costé autant m'en venoit rendre. Si je faisois du chef un clin tant seulement, Un autre clin ton chef faisoit également ; Et si parlant j'ouvrois ma bouchette vermeille, Tu parlois, mais ta voix ne frappoit mon aureille.
» Je cognois maintenant l'effet de mon erreur, Je suis mesme celuy qui me mets en fureur.
Je suis mesme celuy, celuy-mesme que j'aime.
Rien Je ne voy dans l'eau que l'ombre ae mov-mesme.
» Que feray-je chetif? pn'ray-je, ou si je aoy Moy-mesme estre prié? jç porte avecques moy Et ramant et l'aimé, et ne sçaurois tant faire. Las ! que de l'un des deux je me puisse défaire.
» Mais seray-je tousjours couché dessus le bort Comme un froid simulachre en attendant la mort? bien-heureuse mort, haste-toy, je te prie.
Et me trenche d'un coup et l'amour et la vie, Afin qu'avecques moy je voye aussi périr (Si c'est quelque plaisir) ce qui me ifait mourir. »
Il avoit achevé, quand du front goûte à goûte Une lente sueur aux talons luv dégoûte.
Et se consume amsi que fait la cire au feu.
Ou la neige de mars qui, lente, peu à peu S'écoule sur les monts de Thrace ou d'Arcadie, Des rayons incertains du soleil attiédie.
Si bien que de Narssis qui fut jadis si beau. Qui plus que laict caillé avoit blanche la peau; Qui de front, d'yeux, de bouche et de tout le visage Ressembloit le pourtrait d'une Adonine image, Ne resta rien sinon une petite fleur Qui d'un jaune safran emprunta la couleur.