Livre second
Soit riant, soit parlant, soit en mouvant le pas, Devisant, discourant, elle avoit des appas, Des rets, des hameçons, et de la glus pour prendre Les crédules esprits qui la vouloient attendre ; Car on ne peut fuïr, si tost qu*on Tapperçoit,
?ue de son doux attrait prisonnier on ne soit, int elle a de moyens, d engins, et de manières Pour captiver à soy les âmes prisonnières.
Sa robe estoit dorée, à boutons par devant ; Elle avoit en ses mains des ballons pleins de vent, Des sacs pleins de fumée, et des bouteilles pleines D'honneurs et de faveurs, et de parolles vaines; Si Quelque homme advisé les cassoit de la main. En lieu d'un ferme corps n'en sortoit que du vain ; Telle enflure se voit es torrens des vallées. Quand le dos escumeux des ondes ampoullées S^fle dessous la piuye en bouteilles, qui font Une monstre d'un rien, puis en rien se deffont.
Autour de ceste Nymphe erroit une grand' bande Qui d'un bruit importun mille choses demande, Seipeurs, soldats, marchans, courtisans, mariniers ; Les uns vont les premiers, les autres les derniers. Selon le bon visage, et selon la caresse Que leur fait en riant ceste brave Déesse; Elle allaicte un chacun d'espérance, et pourtant Sans estre contenté chacun s'en-va contant.
Elle donne à ceux^cy tantost une accolade^ Tantost un clin de teste, et tantost une œillade ; Aux autres elle donne et faveurs et honneurs. Et de petits valets en fait de grands seigneurs.
A son costé pendoit une grande escarcelle Large, profonde, creuse, où ceste damoiselle Mettoit cent mille biens, et en monstroit le front Tout riche par dehors, comme les marchans font ; En estaloit la monstre, à fin qu'on eust envie, Voyant l'ombre du bien, de luy sacrer la vie. Dedans ceste escarcelle estoient les eveschez, Abbayes, prieurez,. marquisats et duchez,
248 Les Poèmes.
Comtez, gouvernemens, pensions, et sans ordre Pendoient au fond du sac Sainct Michel et son ordre, Crédits, faveurs, honneurs, estats petits et hauts, Connestables et pairs, mareschaux, admiraux.
Chanceliers, presidens, et autre maint office Qu'elle promet à fin qu'on luy face service.
Tous les peuples estoient envieux et ardans D'empoigner Tescarcelle et de fouiller dedans ; Admiroient son enflure, et avoient Tame esmeae D'extrême ambition si tost qu'ils l'avoient veue ; Ils ne pensoient qu'en elle, et, sans plus, leurs desseins Estoient de la surprendre et d'y mettre les mains ; Et pource ils accouroient autour de l'escarcelle, Comme guespes autour d'une grappe nouvelle.
Quand quelqu'un murmuroit, ta aame l'appaisoit; Car de sa gioeciere un leurre elle faisoit.
Qu'elle monstroit au peuple, et comme trop légère. Aux uns estoit marastre, aux autres estoit mère. L'un devenoit content sans s'estre tourmenté ; L'autre attendoit vingt ans sans estre contenté. L'autre dix, l'autre cma, puis au lieu d'une abbaye Ou d'une autre faveur, luy donnoit une baye.
Ou bien un attendez, (a) ou bien il m'en souvient; Mais oncques en effect ce souvenir ne vient.
Le peuple, ce-pendant, souffloit à grosse haleine. Qui, suant et pressant et courant, mettoit peioe De courtizer la Nymphe, et d'un cœur indonté, Sans craindre le travail, luv pendoit au costé.
En pompe devant elle alioit dame Fortune, Qui sourde, aveugle, sotte, et sans raison aucune Par le milieu du peuple à l'aventure alioit
L'autre dix, l'autre cinq, puis au lieu d'un office. Estât ou oension, remboursoit leur service, Ou bien d'un attendez