‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 179 sur 216 · VERS HEROÏQUES · texte numérisé non relu

VERS HEROÏQUES

Je veux, mon Mecenas, te bastir, à l'exemple Des Romains et des Grecs, la merveille d'un temple, Sur la rive où le Loing, traînant sa petite eau. Baigne de ses replis les pieds de ton chasteau ; Là, d'un vœu solennel, au milieu d'une prée, Je veux fonder les jeux d'une feste sacrée, Chommable tous les ans, et pendre le laurier, Digne prix de celuy qui sera le premier Publié le vainqueur (comme au lustre olympique) Soit de lutte, ou de course, ou de lance, ou de pique.

Tout le temple sera basty de marbre blanc, Où gravez en airain i'attacneray de rang Tes ayeux eslevez à l'entour des murailles, Qui tous auront escrit aux pieds de leurs médailles Leurs gestes, et leurs noms, et les noms ennemis Des chevaliers qu'en guerre à mort ils auront mis.

A part, vers la mam dextre, appuyé sur sa lance , Ton père, qui jadis fut mareschal ae France, Sera vivant en marbre ; et tellement le trait De sa face première au vif sera portrait,

I. Retranché dans l'édition de 1584. Faisait partie des Hymnes dans les éditions antérieures. 9

302 Le Recueil

Qu'on luy recognoistra vivement en la pierre

La mesme audace au front, au'il eut jadis en guerre.

Dans le milieu du temple Anne Montmorenc)[ Sera portrait tout seul, mais portrait tout ainsi Qu'un Mars est equippé, quand il arrange en armes Du long bout de sa pique un peuple de gendarmes, Ou quand il pousse à bas les murs d'une cité, Contre les citoyens justement irrité.

Ou pource qu'ils n'ont pas aux pauvres fait justice, Ou qu'ils n'ont pas aux Dieux payé leur sacrince.

Ainsi ce connestable, habillé comme un Dieu, Du temple à luy sacré tiendra tout le milieu. Ayant le glaive nud, tiré pour l'asseurance Des bons, et pour punir aes vicieux l'offence. Tout à l'entour de luy, sus quatre pilliers blancs. Je feray cizeler ses gestes les plus grands.

Et non pas les petits ; car qui voudroit déduire Tous ses faits un-à-un, on n'y pourroit suffire, Et le temple occupé de ses faits d'armes seuls, N'auroit plus nulle espace à mettre ses neveus.

Là^ pour servir d'entrée à ses vertus premières. Je pemdray tout cela qu'il fit dedans Mezieres, Compagnon de Bayarcl, et tout cela qu'il fit

guand le grand Roy François le Souïsse deffit. ïy les camps d'Attigny et de Valenciennes Seront peints, et les murs de Bethune et d' Avennes , Ceux de Mont et d'Arras, lesquels il a cent fois Espouvantez d'effroy. lieutenant de nos Rois. Là, sera peint aussi le pas estroit de Suse, Où dix mille Espagnols se virent par sa ruse Tuez, si qu'à un seul il ne fut pas permis Retourner raconter la mort de ses amis.

Dessus l'autre pillier, vivement imprimée.

Se verra d'Avignon la furieuse armée.

Dont il fut conducteur, avec tel jugement Qu'il chassa l'Empereur de France saeement ; Et sans perdre les siens, mit en fuite le reste Des Espagnol^ mattez ae famine et de peste.

Les chevaux et les gens y seront si bien faits, Et les murs d'Avignon si au vif contrefaits, Et luy si bien gravé d'un visage semblable, Qu'on ne le dira feint, mais chose véritable.

Le Rhosne d'autre part dedans ses eaux couché, Laschant la bride longue à son fleuve espanché D'une cruche versée, ayant la dextre mise Au menton hérissé d'une moustache grise.

Et portant une rame en la senestre main.

Et une grand' fontaine au milieu de son sein. Chantera sa louange, accordant sous les ondes A l'hymne triomphal des Nymphes vagabondes.

Qui feront ses vertus deçà delà semer Aux vents par l'univers entrans dedans la mer, A fin qu'il n'y ait terre en ce monde, ny rive Où de Montmorency la victoire n'arrive.

Après je feray voir, compagnon du bon-heur D'avoir vaincu César, le bien-faict et l'honneur Que sa vertu receut, quand il fut de grand-maistre Erigé connestable, et qu'il eut en la dextre Le sainct glaive royal, honneur qui ne se fait Qu'à celuy qui par preuve aux armes est parfait. Comme est Montmorency, dont la sage vaillance A chassé plusieurs fois les ennemis de France.

Sur les autres pilliers se verront engravez Les magnanimes faits par luy-mesme achevez Depuis nuict ans passez, que Dieu mit la couronne Sur le chef de Henry (*) ; dont le renom fleuronne Sur tous les autres Koys, comme Roy nompareil. Pour croire de ton oncle au combat le conseil, Qui le fera bien tost (s'il l'a tousjours pour guide) Vaincre le monde entier soumis dessous sa bride.

Prés de ce connestable, une marche plus bas, Je mettray le portrait de toy, mon Mecenas, Mon honneur, mon support, qui fais que la lumière

I. Ces vers donnent, pour la date de U pièce, 1555; puisque Henri II monta sur le trône en 1(47.

304 Le Recueil

Du jour plus que devant m'est plus douce et plus chère.

Je peindray sur. ton chef un cnappeau rougissant,

Puis au tour de ton col un roauet (*) blanchissant

Sur Tesclat cramoisi d'une robbe pourprée,

De mainte belle histoire en cent lieux aiaprée ;

Là, d'un art bien subtil j'ourdiray tout autour

La vérité, la foy, l'espérance et 1 amour,

Et toutes les vertus qui régnèrent à l'heure

Que Saturne faisoit au monde sa demeure.

Sur ceste robbe après sera portrait le front

De Pinde et d'Helicon, et de Cyrrhe le mont,

Les antres Thespiens, et les sacrez rivages

De Pimple et de Parnasse, et les divins bocages

D'Ascre et de Libethrie, et de Heme le val.

Et Phebus qui conduit des neuf Muses le bal.

Les Muses y seront elles-mesmes empraintes.

Que ta vertu garda, lors qu'ell' estoient contraintes

La France abandonner, ne prenant à desdain.

Quand plus on les mocquoit, de leur tendre la main,

Caressant leur présent, voire, et de leur promettre

(0 nouvelle bonté!) quelquefois de les mettre

En paisible repos, pour les faire chanter

Je ne sçay quoy ae ^rand qui te doit contenter.

A ton dextre costé je veux faire portraire Sus un terme doré, notre admirai, ton frère, Nostre François Neptune, ayant le mesme port Et le front de celuy qui la mer eut en sort.

Je le peindray dessus une coche (■) esmaillée De bleu, que trois dauphins à l'eschine escaillée Traineront sous le joug, et Glauque qui fera Semblant de les brider, tant bien peint il sera. Il tiendra dans la dextre un trident vénérable, Dedans la gauche main une hache effroyable ; Il régira de l'un les vagues de la mer.

Et de l'autre il fera semblant de faire armer

Page 1