AU SEIGNEUR SIMON NICOLAS
Tout est perdu, Nicolas, tout s'empire, Ce n'est plus rien que du François empire, Le vice règne et la vertu s'enfuit; Les grands seigneurs ont pris nouveau desduit, Farceurs, boutons, courtisans pleins de ruses Sont maintenant en la place des Muses, Joueurs, larrons, fayneans, discoureurs, Muguets, devins, querelleurs et jureurs.
Rien n'apparoist de la saison dernière; Quand le soleil a baissé sa lumière La nuict survient, qui de son noir attour Profondement enveloppe le jour.
Que je regrette (ô Dieux!) que je regrette Un si bon temps où la Muse brunette Avoit en cour tant de lustre et de prix !
Où l'ignorance, où des foibles esprits, Sans nul mérite et sans aucune gloire, N'avoient le bien des filles de Mémoire :
Des nouveaux nays, des folastres mentons, Esclos d'un jour, des petits avortons Enflez d'honneurs, de pensions, de tiltres.
D'orgueil, de dons, de crosses et de mitres, Laissans derrière à bouche ouverte ceux Qui ont Thalie et Phœbus avec eux.
I . Cette pièce ne semble point avoir été publiée du vivant de Ronsard.
DES Poèmes. 327
Nourris des Rois au sein des neuf Pucelles, Pour les combler de grâces immortelles !
A peine, helas ! à peine a-t'on chassé La barbarie, où les gens du passé Se délectoient (ô perverse influance!) Qu'elle revient importuner la France PTus que jamais : ha ! les cieux ennemis Auroient-ils bien ce desastre permis?
Ouy, Nicolas, c'est un décret céleste ; Nostre malice aux grands Dieux manifeste Les y contraint, ouy, nos malignitez Baillent naissance à telles mal-heurtez.
Ce n'est plus rien que fard, qu'hypocrisie.
Que brigandage et rien qu'apostasie.
Qu'erreur, que fraude en ce temps obscurcy ; Le Turc vit mieux que l'on ne fait icy.
Je me repens d'avoir tant eu de peine Que d'amener Phœbus et sa neufvaine En ce pays ; il me fasche d'avoir Premièrement sur les rives du Loir Conduit leurs pas en ma jeunesse tendre,
Suand le bel œil de ma belle Cassandre t sceut apprendre à chercher comme il faut En beau subject un style brave et haut.
Bien que l'envie, en tous* lieux animée, Se mutinast contre ma renommée De toutes pars, et que mille rimeurs Fussent aux champs en despit des neuf Sœurs, Je passay outre, amenant de la Grèce Leur troupeau sainct, dont la voix charmeresse Par mon labeur en la faveur des Rois, Donna le prix au langage François.
Tu le sçais bien, tu veis mon premier âge.
Tu me cogneus, deslors que j'estois page A ce grand Roy qui devoit, sans l'effort D'un accident, darder son nom du bord Où le soleil éveille sa paupière, Jusqu'où il tombe en 1 onde marinière.
328 Le Recueil
Que m'a servi de me travailler tant, D'un bras vainqueur l'ignorance domtant, Si par aveu elle se rend plus forte; Si tes plus grands ores luy font escorte^ Passionnez d'un langage tardé, Que les neuf Sœurs n'ont jamais regardé, min vers trainant, d'une prose rimée, De qui leur ame est si tres-aifamée, Que si Virçile esclairoit à leurs yeux, irleur seroit je m'asseure ennuyeux?
Desja ma teste est de nei^e couverte^ Ma force est lente et ma veme déserte.
Pour terrasser encores derechef Ce monstre infâme espouvantable au chef.
Puis mon bon Prince a faict joug à la Parque ; Charles, ce grand, ce généreux monarque, De qui le front, peuplé de lauriers vers, Daignoit pancher aux accords de mes vers; La Mort l'a pris en sa première course, Et quant et quant elle a tari la source Où je puisois ceste douce liqueur Qui m eschauifoit les esprits et le coeur.
Le temps qui est de toutes choses maistre, Peut-estre un jour icy bas fera naistre Quelque ame vive, à fin de s'opposer Contre l'erreur qui nous veut abuser; Car Dieu, qui est tout prévoyant et sage.
Ne permettra que ce desavantage Dure long-temps, et que son traict poinctu Triomphe ainsi au faict de la vertu.
Tousjours la mer à son bord ne tempeste.
Le vent tousjours ne déplume la teste Des chfesnes vieux, ny tousjours bonds sur bonds Les feux du ciel n'espouvantent les monts.
Qui que tu sois, à qui la Piéride Fera ce bien, pren ma voix pour ton guide, Escoute-moy, s'il te plâist de ramer Asseurément en si profonde mer.
Promeine-loy dans les plaines Attiques, Fay nouveaux mots, r'appelle les antiques, Voy les Romains, et destmé du ciel^ Desrobe, ainsi que les mouches à miel, Leurs belles fleurs par les Charités pemtes.
Lors sans viser aux jalouses attaintes Des mal-vueillans^ formes-en les douceurs Que Melpomene mspire dans les cœurs !
J'ay fait ainsi : toutesfois ce vulgaire, A qui jamais je n'ay peu satisfaire, Ny n*ay voulu, me fascha tellement De son japper en mon advenement.
Quand je nantay les eaux de Castalie.
Que nostre langue en est moins embellie; Car elle est manque, et faut de Faction Pour la conduire à sa perfection.
Cherche un renom qui les âge surmonte.
Un bruit qui dure, une gloire qui monte Jusqu'aux riepveux, et tente à cet effect.
Si tu veux estre un poète parfaict, Mille subjects de mille et mille modes, Chants pastoraux, hymnes, poèmes, odes ; Fuyant sur tout ces vulgaires façons.
Ces vers sans art^ ces nouvelles chansons, Qui n'auront bruit à la suite des âges; Qu'entre les mains des filles et des pages.
Que le beau nom des Princes et des Rois Soit ton subject, et le Porte-Carquois; Par ce chemin loin des tourbes menues, A branle d'aile on vole outre les nues, Se couronnant à la postérité, Des rameaux saincts de l'immortalité.
Mais, Nicolas, Bellonne est à nos portes, Ja desja Mars et ses fieres cohortes Sonnent la guerre; hél bons Dieux^ qui pourroit, Quand un Homère il parançonneroit, Qui pourroit faire esclairer la science Parmy les mauX qui regardent la France.^
3)2 Le Recueil