FANTAISIE A SA DAME
En vers non mesurés. {*)
Il estoit nuit et le présent des deux Plus doux aue miel couloit dedans mes yeux, Lors que par 1 air je me senty ravi Et transformer en nue je me vi Pleine d'amour et de persévérance, De loyauté, d'attente et d'espérance.
Après avoir, ce me sembloit, erré Par tout le ciel, de la nue enserré.
Vos yeux sur moy leurs rayons espandirent Et comme neige au soleil me fondirent ; Si que d'en haut je pleuvoy l'espérance, La îoy, l'amour et la persévérance.
En un rocher après il me sembla Que tout mon corps vistement s'assembla.
Le ciel dépit me tourmentant la teste Ore de gresle et ore de tempeste.
Le vent mon dos, et la mer rudement .
Se courrouçoit contre mon fondement. Voulant la foy rompre et diminuer Que je vous veux tousjours continuer.
Mais en pensant au tourment de ma peine Pour la rigueur dont vous estes tant pleine, De trop pleurer en larmes distillois Et peu à peu fontaine je coulois; Si Que par prez et par bois en fuyant J'allois tousjours murmurant et bruyant
I. Cette pièce, supprimée après Tédition de 1560, ne se trouve plus même dans le Recueil des œuvres retranchées.
Contre mes bords vostre nom que j'adore, Nom que je puis et le veux faire encore, Par cent papiers, des longs siècles vainqueur Pour estre escript si avant en mon cœur.
Et tout ainsy que j^avoy dans ce monde Fait éternel vostre nom par mon onde, Voulant remplir tout le ciel de son los, La plume aux flancs, l'aisle me creust au dos; Et, nouveau cygne, allois par l'univers Chantant de vous les louanges en vers.
Pour luy monstrer combien estes sacrée Vous seule idole à Tamour consacrée.
En mesme temps me fust avis aussi Que j'estois fleur qu'on nomme du soucy, Qui meurt et pend sa teste languissante Quand ell' n'est plus du soleil jouissante; Mais aussi tost que l'Aurore vermeille Hors de la mer la lumière reveille, Elle renaist, sa vie mesurant Au seul regard d'un beau soleil durant.
Ainsi et l'ame et le cœur on m'arrache (^and le soleil de ma vie on me cache, J enten vostre œil ; puis je suis renaissant Incontinent qu'il m'est apparoissant.
De ceste fleur je devins umbre, vide Du premier corps qui me servoit de guide ; Seule en errant le vostre je suyvois Et de vous veoir, madame, je vivois.
Mais quand la nuit venoit le jour troubler.
Lors je sentoy mon plaisir redoubler.
Vous voyant seule en vostre chambre nue Monstrer la jambe et la cuisse charnue, Ce corps, ce ventre et ce sein coloré, Ainçois ivoire en œuvre elabouré, Où j'avisois une et une autre pomme Dans cette neige aller et venir comme Les ondes font se jouant à leur bord Quand le vent n'est ne tranquille ne fort.
334 Le Recueil des Poèmes.
D'une umbre vaine un navire j'estoy, Et pour ma charge estrange je portoy - De Cupidon les carquois et les flèches Et de Venus les brandons et les mèches, Que vos beaux yeux sçavent si bien darder A qui les vient de trop prés regarder; Lors aue le ciel sur moi se despita Et tellement les vacues irrita Que, sans espoir, de Torage brisé, Je perissois si je n'eusse avisé, Parmy l'obscur de la trouble menace.
Le port heureux de vostre bonne grâce.
En vous voyant d'assez loing, me sembloit Que vostre corps à Venus ressembloit^ Et que sur moy mittes la main vermeille Pour me sauver, et sur ce je m'éveille.