GAYETÉ VI
Au vieil temps que Veahnt de Rhèe N*avoit la terre dedorée, Les grands héros ne dedaignoient Les chiens qui les accompagnoient, Fidèles gardes de leur trace ; Mais toy. chien de meschante race, En lieu d*estre bon gardien Du trac de m'amie et du mien, Tu as comblé moy et m'amié De deshonneur et d'infamie ; Car toy. par ne sçay quel destin, Desloyal et traistre mastin, Japant à la porte fermée De la chambre où ma mieux aimée Me dorlotoit entre ses bras.
Tu donnas soupçon aux voisines.
Aux sœurs, aux frères, aux cousines...
Et si hwn le bmict de cela
ET Epigrammes. 595
Courut par le bourg çà et là.
Qu*au rapport de telle nouvelle Sa vieille mère, plus cruelle Qu'une louve ardant de courroux, Sa fille diffama de coups, Luy escrivant de vergelettes L'y voire de ses costelettes.
Ainsi, traistre, ton aboyer, Traistre, m'a rendu le loyer De t'aimer plus cher qu'une mère N'aime sa nile la plus chère. Si tu ne m'eusses esté tel, Je t'eusse fait chien immortel.
Et t'eusse mis parmy les signes Entre les astres plus insignes, Compagnon du ^hien d'Orion, Ou de celuy oui le Lion Aboyé, quand la vierge Astrée Se voit au soleil rencontrée.
Car certes ton corps n'est pas laid.
Et ta peau phis blanche que (ah De mille frisons houpelue.
Et ta basse aureille velue, Ton nez camard et tes gros yeux Meritoient bien de luire aux deux; Mais en lieu d'une gloire telle, Une démangeante gratelle, Une fourmilière de poux, i
Un camp de puces et de loups, La rage, le farcin, la taigne.
Un dogue affamé de Bretaigne Jusqu'aux os te puissent manger Sur Quelque fumier estranger, Mescnant mastin, pour lojrer d'estre Si traistre à ton fidèle maistre.
)96 GAYETE2
GAYETÊ VIL
Enfant de quatre ans. combien Ta petitesse a de bien !
Combien en a ton enfance, Si die avoit cognoissance De l'heur que je dois avoir, Et qu'elle a sans le sçavoir!
Mais quand la douce blandice De ta raillarde nourrice Dés le poinct du jour te dit :
« Mignon, vous couchez au lit, Voire é& bras de la pucdle, Qui de ses beautez excelle La rose, et de ses beaux yeux Cela qui trduit aux cieux. »
A l'heure, de honte, à l'heure.
Mignon, ton petit œil pleure, Et te cachant dans les draps, Ou pétillant de tes bras, Despit tu gimbes contre elle, Et fuy dis : « Mammam, ma belle.
Mon gâteau, mon sucre doux.
Et pourquoy me dictes-vous Que je couche avec Janette? »
Puis t\V te baille sa tette.
Et t'appaisant d'un jouet.
D'une clef ou d'un rouet.
De poix ou de pirouettes, Essuyé tes larmelettes.
Ha ! pauvret ! tu ne sçais pas :
Celle qui dedans ses bras Toute nuict te poupeline.
ET Epigrammes. 397
C'est, mignon, cesle maline, Las ! mignon, c'est ceste-Ià Qui de ses yeux me bnisla.
Que pleust à Dieu que je peusse Pour un soir devenir puce, Ou que les ars Medeans Eussent rajeuni mes ans.
Ou converty ma jeunesse En ta peu caute simplesse.
Me faisant semblable à toy !
Sans soupçon je coucheroy Entre tes bras, ma cruelle, Entre tes bras, ma rebelle, Ore baisant tes beaux yeux, Or' ton sein délicieux, D'où les Amours qui m'aguettent Mille flèches me sagettent.
Lors certes je ne voudroy Estre faict un nouveau roy, Pour ainsi laisser m'amie Toute seulette endormie.
(is6o.)
GAYETÊ Vin.
LE NUAGE, OU l'YVRONGNE.
Un soir, le jour de Sainct-Martin, Thenot, au milieu du festin, Ayant desja mille verrées D un gozier large dévorées, Ayant gloutement avalé Sans mascher maint jambon salé.
)9S Gayetez
Ayant rottgé mille saucisses, Mille pastez tous pleins d'espices.
Ayant maint flacon rehumé.
Et mangé maint brezil fumé, Hors des mains luy coula sa coupe; Puis, bégayant devers la troupe.
Et d un geste tout furieux Tournant la prunelle des yeux.
Pour mieux digérer son vmage.
Sur le banc pancha son visage.
Ja ja commençoit à ronfler, A nariner, à renifler.
Quand deux flacons cheus contre terre, Pesle-mesle avecques un verre, Vindrent reveiller à demy Thenot siir le banc endormy.
Thenot donc, qui demy s'éveille, Frottant son front et son aureille, Et s'alongeant deux ou trois fois, En sursauit jetta ceste voix :
« II est jour, que dit Taloùette, Non est; non! non! dit la fillette.
Ha là là là là là là là.
Je voy deçà, je voy delà, Je voy mille bestes cornues.
Mille marmots dedans les nues :
De Tune sort un grand taureau, Sur Tautrc sautelle un chevreau ; L'une a les cornes d'un satyre.
Et du ventre de l'autre tire Un crocodille mille tours.
Je voy des villes et des tours.
J'en voy de rouges et de vertes, Voy-les là ! je les voy couvertes De sucres et de poias confis ; J'en voy de morts, j'en voy de- vifs.
J'en voy, voyez-les donc! qui semblent Aux blez qui sous la bize tremblent.
ET Epigrammes. 399
» J'avise un camp de nains armez, J'en voy qui ne sont point formez, Tronquez de cuisses et de jamte, Et si ont les veux comme flambes Au creux de restomac assis.
J'en voy cinquante, j'en voy six Qui sont sans ventre, et si ont teste EÎFroyable d^une grand' creste.
» Voicy deux nuages tout pleins De Mores qui n'ont point de mains Ny de corps, et ont les visages Semblables à des chats sauvages ; Les uns portent des pieds de chèvre.
Et les autres n'ont qu'une lèvre Qui seule barbotte, et dedans Ils n'ont ny maschoires ny dens.
» J'en voy de barbus comme hermites, Je voy les combats des Lapithes, J'en voy tout hérissez de peaux, J'entr'avise mille troupeaux De singes qui d'un tour de joue D'en hault aux hommes font la moue; Je voy, je voy parmi les flots, D'une baleine le grand dos.
Et ses espines qui paroissent Comme en l'eau deux roches qui croissent; Un y galope un grand destrier Sans bride, selle ny estrier; L'un talonne à peine une vache.
L'autre dessus un asne tâche De vouloir saillir d'un plein sault Sus un qui manie un crapault ; L'un va tardif, l'autre galope.
L'un s'élance dessus la crope D'un centaure tout débridé ; Et l'autre d'un géant guidé, Portant au front une sonnette, Par l'air chevauche à la genette ;
Gayetez
L'un sur le dos se charge un veau, L'autre en sa main tient un marteau; L'un d'une mine renfrongnée Arme son poing d'une congnée; L'un porte un dard, l'autre un trident, Et l'autre un tison tout ardent.
» Les uns sont montez sur des grues, Et les autres sur des tortues Vont à la chasse avecq' les dieux; Je voy le bon Père joyeux Qui se transforme en cent nouvelles; J'en voy qui n'ont point de cervelles. Et font un amas nompareil^ Pour vouloir battre le soleil Et pour l'enclorre en la caverne Ou de Sainct Patrice, ou d'Aveme; Je voy sa sœur (jui le défend.
Je voy tout le ciel qui se. fend.
Et la terre qui se crevace, Et le chaos qui les menace.
» Je voy cent mille Satyreaux Ayans les ergots de chevreaux.
Faire peur à mille Naïades.
Je voy la dance des Dryades Parmy les forests trépigner.
Et maintenant se repeigner Au fond des plus tiedes valées, Ores à tresses avalées, Ores gentement en un rond, Ores à flocons sur le front.
Puis se baigner dans les fontaines.
» Las ! ces nues de gresle pleines Me prédisent que Jupiter Se veut contre moy dépiter :
Bré, bré, bré, bré! voicy le foudre, Craq, craq. craq! n'oyez-vous découdre Le ventre d'un nuau? J'ay veu, J'ay veu, craq, craq ! j'ay veu le feu.
J*ay veu l'orage, et le tonnerre Tout mort me brise contre terre. »
A tant, cest yvrongne Thenot, De peur qu'il eut, ne dit plus mot.
Pensant vrayment que la tempeste Luy avoit foudroyé la teste.
Au Livra de Folastries (i 584)-